Promenades new yorkaises n°3

par Florence Charpigny

LE VIOLON MANQUANT

Au Moma, il y a des œuvres partout. Dans des salles bien accrochées, bien lisibles. Le plus souvent, on défile là-dedans respectueusement, tous dans le même sens, chacun son tour, en essayant quand même de faire abstraction des autres pour se concentrer sur ce qu’on regarde. Mais il y a aussi des passages propres à la rêverie. Ils fonctionnent comme des sas. Plus disponible, on y muse; ici, pas d’itinéraire induit, place à la déambulation...

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Alors: à travers les baies, le joli jardin du Moma, son mur d’eau, ses sculptures, sa végétation un peu grise sous un soleil mordant et cru qu’aucune brise ne tempère. La ville, au-delà, dont on s’abrite aussi dans ce lieu rempli d’œuvres familières, et qu’il faudra bien retrouver. En face des baies, presque à contre-jour, un bout de mur. Et alors... Là, une fenêtre ouvre largement sur la Méditerranée. Le ciel, la mer, ce bleu vibrant, profond, proprement outremer, qui porte dans sa couleur même la légèreté de l’air, les saveurs d’un marché estival,

les exclamations des passants sur la Promenade.
Le voilage laisse entrer le soleil qui s’épanouit sur l’or des murs, soleil d’un matin enchanté et ordinaire à la fois qui, d’une coulée dorée, dessine l’ombre de la balustrade de pierre blanche sur le carrelage de la chambre, qui illumine la coiffeuse... Alors tout me revient pêle-mêle, dans une incontrôlable bouffée de nostalgie: la Baie des Anges au matin, les premiers promeneurs, le soleil déjà haut, la Promenade jusqu’au Beau Rivage dont j’aime tant la plage et d’où, justement, Matisse a peint tout ce bleu, tout ce soleil. Puis rituellement bifurquer par la rue Bréa, gagner la rue Saint-François-de-Paule, le cours Saleya, les cafés de la place Rossetti où, dieu seul sait pourquoi, je m’arrête toujours pour manger les figues encore chaudes vendues par le Toine de Cantaron. Tous ces instants de bonheur mille fois répétés, peut-être mal goûtés et d’autant plus désirables aujourd’hui qu’ils sont interdits, parce que je suis à des milliers de kilomètres, censée flâner autour de la Factory et manger des sandwichs au pastrami dans East Village.

Un instant, j’ai détesté New York et Matisse, frustrée de cette Méditerranée familière qui me nargue, tel le violon suggéré seulement par cet étui vide, béant devant moi.

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Allons, ici, le ciel est rose. Rose comme nulle part ailleurs. Rose bleuté lorsque j’ai marché downtown, rose orangé lorsque le ferry a doublé la haute silhouette qui, brillante dans le crépuscule, brandit son flambeau.

www.moma.org