Les principes de simplicité et d’unité confèrent aux tableaux rothkiens une sorte d’évidence, de pérennité. “Depuis toujours nous sommes là”, semblent-ils dire. La forme quadrangulaire, dénuée de tout géométrisme, évoque la matière, le champ, la terre, la pesanteur. Cette impression très spécifique se distingue tout à fait de celles que procurent le cercle, la spirale, l’étoile, le triangle. Cependant, il s’agit d’impressions paradoxales: pesanteur et légèreté, terre et fluidité, planéité et volume. Quoique saturées, les couleurs semblent immatérielles. C’est bien d’une respiration qu’il s’agit, et non d’une chute vers le sol. Les formes flottent dans un espace à la fois liquide et aérien. Avançant et reculant au gré d’une respiration calme, elles offrent la douceur de la convexité. On se surprend à respirer au rythme du tableau, avec plus d’amplitude, plus de générosité. Les formats monumentaux accentuent la participation. Le spectateur se laisse attirer, absorber. Rothko tenait beaucoup à cette relation d’intimité; il était convaincu que le petit format laissait le spectateur à l’extérieur. Ainsi s’explique-t-il: “Peindre un petit tableau, c’est s’écarter de sa propre expérience, être le spectateur de sa propre expérience, comme si l’on se regardait soi-même avec des lunettes ou avec une loupe. Plus la peinture que vous faites est grande, plus vous êtes dedans. Ce n’est pas quelque chose à quoi vous donnez des ordres” Là encore, la frontalité n’empêche en rien l’expérience d’une profondeur, un espace à part où l’on entre pour se recueillir. De plus, la structuration par rectangles se coule dans celle du tableau, qui elle aussi, est habituellement quadrangulaire. Nous avons donc un tableau suspendu, vertical, incluant un monde, mais pourtant presque vide, pas loin de se réduire à sa nature de tableau. Cette présence-absence devient une surface de méditation, lisse, presque nue, comme un miroir, elle évoque un mandala dont le dessin aurait été effacé. Si chaque forme-couleur a bien son existence propre à l’intérieur du tableau, celle-ci n’est pas fermée à ce qui la côtoie. Les formes ne se touchent pas directement entre elles, mais elles communiquent. Leurs délimitations frangées sont autant de doigts et d’antennes. On a envie de parler d’un espace amoureux: tout s’attire et se repousse. Tout recherche un équilibre, où chaque élément trouve la place et la fonction qui lui conviennent le mieux. Comme une émotion particulièrement vive, une mince bande sépare les deux rectangles en les unissant, laissant apparaître la couleur-lumière du fond. Ce vide, cet interstice créent parfois le sentiment le plus intense, la pensée la plus neuve: pensée d’allégement, différenciatrice et génétique, émotion de contact, d’appel et de recherche. Le fond ne se laisse presque jamais oublier, on le sent présent de part en part. Avec et sous l’orange, le violet, l’ocre, le blanc, sous-jacent, étalé, le fond commande tout. Il est la main du créateur invisible, qui pétrit la terre originelle, qui distingue souverainement le jour et les ténèbres. Marge sans laquelle rien ne pourrait être, le fond dispense la lumière; d’où l’aura qui émane du tableau, le fait sortir de ses limites spatiales. “J’ai peint des temples grecs toute ma vie sans le savoir” disait Mark. Ses tableaux les plus équilibrés ont un format presque carré, le rapport entre longueur et largeur est celui de la section d’or, ce sont des carré-soleil. Que le peintre reprenne ce principe d’architecture sacrée n’a rien qui puisse nous étonner. Plus les couleurs sont resserrées et verticales, plus la pulsion d’élévation est forte. On pense à l’échelle de Jacob qui relie la terre au ciel. Lorsque les tableaux sont larges, ils privilégient l’horizontalité et le statisme. La pesanteur, l’attachement au sol dominent alors, quelque chose à quoi l’on ne peut échapper. Cela peut aller jusqu’à l’écrasement du tragique. Il est rare que les masses soient équivalentes, leur fonction n’est pas la même selon leur position et leur importance. Les proportions jouent un rôle déterminant pour l’expressivité des peintures. L’orange surélevé d’Orange and Tan (1954) embrase tout l’espace, en est le vecteur ascensionnel. Et Terre et Vert (1955) nous offre son paradoxe: le fond bleu, teinte céleste, porte les terriens brun et vert; dominant, le vert pousse vers le haut son terreau, son socle, sa base. Loin de tout cloisonnement, comme de tout formalisme, les volumes se dilatent et se rétractent. Ce sont des corps que l’on toucherait. Mais ils sont animés d’une vie autre que physique. Tout entier, le tableau respire, pense et s’émeut. Il est l’effectuation d’une vie-conscience. Extrait d’un ouvrage à paraître. Musée d’Art Moderne de la ville de Paris 11, avenue du Président Wilson 01 53 67 40 00 Mark Rothko jusqu’au 25 avril Martine Alballea Pipilotti Rist 15 avril au 13 juin La Collection du centre Georges Pompidou, un choix 18 juin au 19 sept. www.musexpo.com |
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