Venise dans l'oeuvre de Zoran Music

 par Florence Charpigny

Au coeur du Marais, l'hôtel Donon abrite le musée Cognac-Jay qui, sous forme de reconstitution d'une demeure parisienne du siècle des Lumières, présente les collections rassemblées par Louise Jay et Ernest Cognac, fondateur de la Samaritaine. Pour quelques semaines, le visiteur peut voir, dans les salons meublés de bergères et de commodes du plus pur XVIIIe, aux côtés d'huiles de Boucher, Chardin, Greuze ou Fragonard, une centaine d'œuvres de Zoran Musik, aquarelles anciennes (1947-49) et huiles sur isorel de la même période, rarement montrées, et une suite d'œuvres plus récentes (1981-84), toutes consacrées à Venise.

Ce thème de Venise ne constitue certes qu'une partie du travail de l'artiste, mais qui a structuré son activité depuis son premier séjour sur la lagune, en 1943. Souhaité par Zoran Musik, l'accrochage au sein même des collections permanentes offre cette opportunité d'aborder l'oeuvre d'une manière singulière, nécessairement comparative : deux siècles séparent Canaletto et Guardi de Musik. Et paradoxalement, la Venise de Musik est  minérale : ocres et terres, noir et blanc, orange-roux et bleu rabattu, la palette est sourde, mais une luminosité mate naît de la technique même : les pigments sont appliqués à sec, sur la toile préparée à la colle, en couches transparentes. La matière est lisse, légère, laisse apparaître le grain de la toile. Mais si Music a tiré parti du support dans ses huiles sur isorel des années 1947-49, il a ensuite cessé de jouer sur le matériau, épurant encore sa manière s'il est possible.

La Venise de Musik, paysage urbain ou bâtiments, Saint-Marc aussi bien que la Giudecca, ses fabriques et ses constructions populaires, est représentée plus que décrite, en masses épurées qui emplissent l'espace de la toile. La mise en page est résolument frontale, elle refuse la ligne de fuite, le chemin serpentin, le canal courbe qui articuleraient la perspective. La profondeur, s'il en était besoin, est donnée ici par une porte, là par une fenêtre qui béent sur un improbable ailleurs, motif trop fréquent pour n'être pas obsessionnel. Rien à voir, donc, avec les vedute  documentaires de Canaletto et de Guardi qui sont accrochés en contrepoint : la Venise de Musik, vide de personnages ou presque, intemporelle, éternelle, est silhouette, allusion, signe. Autrement dit, c'est la forme et non la scène qui fait sens.

Il ne faut pas manquer, au sous-sol, les vitrines qui présentent de nombreuses études renseignant la genèse de certaines toiles, particulièrement des Cathédrales, à travers la mise en œuvre de multiples techniques : crayon, crayon de couleur, encre noire, pastel gras, elles offrent un aspect moins austère mais tout aussi exigeant de l'œuvre de Musik ; à côté, une petite salle propose un choix de photos personnelles de l'artiste à Venise. Enfin, outre les meubles et les tableaux conservés dans le musée, le visiteur appréciera la belle collection de porcelaines dures de Saxe, de Berlin, ou tendres de Sèvres, et la magnifique charpente du comble où sont exposées les œuvres déplacées des collections permanentes.

jusqu'au 16 avril 2000
Musée Cognac-Jay, 8 rue Elzévir, 75003 Paris
(métro Saint-Paul)
www.paris-france.org/musees 

1. La Douane, 1947, huile sur isorel, collection de l'artiste.
© Paris-Musées. Photo : Karin Maucotel
6. Façade à Venise, 1983, huile sur toile, collection de l'artiste.
© Paris-Musées. Photo : Karin Maucotel