Le citron Par Jean-Marie Juvin Par les chaleurs caniculaires que connaît la
pieuse ville de Lyon, et en l'absence cruelle de ses habitants, il existe pour pallier à quelques secondes d'ennui une recette garantie 100% rafraîchissante. D'une main ferme qui saura apprécier la maturité du fruit,
saisissez un citron dont l'apparence vous assure une peau charnue et pigmentée. Le geste sûr et appliqué, tranchez-le dans sa moitié, après l'avoir soigneusement massé
entre vos paumes, de sorte que les grumes implosent et rendent leur jus dans l'obscurité du fruit. Les deux moitiés ainsi fendues basculent sur l'équilibre
fragile de leur nouvel état. Aspirant la lumière, elles lui sacrifient quelques larmes de leur précieuse acidité. A l'aide d'un couteau, piquez vivement
l'intérieur des chairs et pressez d'un trait, jus, pulpe et noyaux dans un verre fraîchement rincé. Le tout recouvert d'une eau fraîche font remonter en
bordure du verre l'odeur du fruit et l'astringence du parfum, il ne reste alors qu'à déguster. D'aucun objecteront: pourquoi se fatiguer alors qu'il existe des
jus frais, mis en bouteille, sans ajout de sucre, ni colorant? Qu'il suffit de dégainer une bouteille du fridg, d'en verser une rasade, d'ajouter eau et
glaçons pour que le tour soit joué. Ce à quoi et sans tortiller il faut répondre, "la fraîcheur, eh oui, la fraîcheur". Celle du fruit est sans commune mesure, celle que l'on retrouve en faisant les choses par soi-même ; au delà d'une gestuelle mécanique et rompue jusqu'à en avoir oublier la
primeur du savoir-faire, cette fraîcheur-là n'a pas d'égal. Le plaisir prend alors le goût d'un processus qui va de l'objet, le fruit lui même, au geste archaïque qu'il impose
par sa singularité : être pressé (sans l'être), une action pleine en quelque sorte. Un poème zen par "les temps qui courent". La chaleur est encore accablante, aucune envie de se mouvoir, pourquoi ne
pas enchaîner alors par la lecture d'un ouvrage recueilli et transcrit de la langue arabe par Paul Bowles auprès de l'auteur tangérois Mohammed Mrabet ? L'acidité y est également de rigueur, cette fois au cœur même de la société marocaine. "Le Citron" décrit le parcours initiatique d'un enfant livré à
lui-même dans la ville de Tanger. Un récit sans concession qui altère - ce qui dans notre propos prendra le sens de désaltérer - la sensation de fraîcheur évoquée plus haut ; et cependant une histoire passionnante.
Revenons au vénérable fruit qui attire notre intérêt, celui que les arabes ont acclimaté sur les côtes méditerranéennes et qu'ils appelaient alors Laïmoun.
Véritable miracle de bienfait, potion du plus grand intérêt qui soit, le citron recèle de cette chimie qui adoucit pléthore de maux, tant est bénéfique sa
substance (acide citrique organique). A en croire les commentateurs, il serait conseillé dans les cas de rhumatisme, d'arthritisme, de goutte et de scorbut.
Excellent pour le foie, ainsi qu'à vivifier la digestion. Coupé dans son entier et mis à macérer dans le miel, il devient alors un excellent vermifuge. Son jus est
également apprécié pour les soins de la peau et du cuir chevelu... et bien sûr, mais cela chacun d'entre vous le sait, il reste à ce jour "le meilleur dentifrice
du monde". On ne tarirait plus d'éloge tant ce coquin d'agrume excelle en vertus, à tel point que certains ont suggéré qu'il pourrait remplacer des pans
entier de pharmacie, et du même coup les pharmaciens. Ce n'est tout de même pas un hasard si les anciens chinois l'avaient choisi comme emblème et
symbole du bonheur, bien avant que Mao ne fasse le rêve d'une étoile rouge. Ill : 1) Le citron – Edouard Manet 1880
2) Les cédrats – Filippo Napoletano ( avant 1618) 3) Irving Stettner, Ron Papandrea, Mohammed Mrabet, Paul Bowles Dans l'appartement de P.Bowles à Tanger – Juin 1988 (extrait de "Stroker anthology 1974 – 1994)
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