Decerle & Dekerle,
un univers dans deux galeries
Tout est Vanités

Par Nelly Gabriel

Pourquoi l'envie de commencer par un mauvais jeu de mot. D'écrire que ce n'est pas de sitôt qu'on résoudra la quadrature du Decerle. Peut-être parce que,
dans le silence sidéral de cette œuvre exigeante, réfléchie, rigoureusement construite,
d'un sérieux quasi monacal,
une dérision évidente fait éclater
un rire de tête. Soit un peintre qui,
à la galerie Saint Georges, expose des Variations sous le nom de Decerle, et qui, à la galerie Mathieu, montre des Vanités sous le nom de Dekerle. Deux lieux aux antipodes.

Le premier, plutôt dans une tradition lyonnaise figurative; le second porté sur l'abstraction
et le conceptuel. Deux lieux qui "pourtant" ont été séduits par une même œuvre.
Car, si les formats changent, si le paysage fleurit aux cimaises de Saint-Georges tandis que les œufs trouvent mieux à nicher rue Burdeau,
et si, selon la galerie, les légendes affichent une simplicité franciscaine ou s'avèrent d'une obsessionnelle précision quand ce n'est pas d'une impressionnante érudition, il s'agit bien de la même peinture (avec un choix d'œuvres plus abstraites chez Mathieu), d'un même univers où tout est vanité, du même artiste.

Et l'on mesure tout ce qui résonne et raisonne dans ce "pourtant", qui à son tour nous met en face d'une autre dérision, celle des chapelles, celle des compartimentations. En revanche,
cette double et apparemment antagoniste présence n'en révèle que mieux la grande richesse de l'œuvre de Jacques Decerle ou de Jakobus Dekerle, le peintre français d'ascendance bourguignonne et franc-comtoise espagnole utilisant suivant des paramètres connus de lui seul l'une ou l'autre version de son nom.

Une œuvre qui se joue aux frontières de l'abstrait et du figuratif, penchant parfois pour l'un, parfois pour l'autre, ou ménageant un subtil équilibre que tranche le désir qui est dans l'œil de qui la regarde. Le jeu sur ou avec est une constante dimportance chez Decerle.

D'abord, il y a le jeu d¹une ébouriffante variété sur les formats. Tout en hauteur ou tout en longueur, rectangulaire, carré, oval, triangulaire, ou encore rond. On trouve ainsi un diptyque de tondi. Il y a aussi le jeu sur les légendes.
On n'en citera qu'une:
"Tranche de pastèque suspendue au-dessus d'une table
Le supplicié
Jacques Vingtras
Le torticolis du pendu est incurable
."
... soit toute une proposition de lectures...

 Il y a enfin le jeu sur le sens du tableau où derrière l'apparence d'une certitude, d'une affirmation, celle qui donne à voir une cerise, trois fraises, une armée de piments, qui désigne une piéride du chou, deux chrysomètes du peuplier, perce le doute. Polysémique, l'œuvre de Jacques Decerle l'est assurément. On suit son inscription dans une tradition picturale symbolique (l'œuf, la bulle de savon, les insectes, la Vanité, autant d'éléments à décrypter...), on y devine une interrogation très contemporaine sur le tableau et la peinture, on y subodore une dimension de grand œuvre au sens alchimique du terme, tant cet œuvre semble avoir à faire avec la connaissance et pas seulement avec le savoir. Enigmatique, elle ouvre à des mystères.

Qui nous dépassent, bien sûr. Jacques Decerle ne construit pas un univers naturaliste. Dans ses tableaux, on n'est pas dans la chair du monde. Les objets n'y ont pas une présence sensible, mais plutôt abstraite, intellectuelle. La sensation, l'émotion ne sont pas de son registre. La régularité et le lissé appliqué de sa touche qui maille toute la composition démentent l'impressionnisme que d'aucuns pourraient y voir. Ce que vise le peintre, c'est l'esprit de la matière, qu'il tente de rendre avec une lumière venue d'on ne sait où et qui éclaire des espaces dont on n'a pas la mesure.

C'est un univers spéculatif que Decerle nous semble mettre en peinture. Ses images questionnent l'infini. D'où ce vertige que l'on ressent, devant. Et parler d'infini par le biais
d'un bout de trottoir, évoquer la petitesse de l'homme dans le cosmos, par le truchement de fraises, de noyaux de cerise, d'oignon, ou des papus de pissenlit, est d'une audace,
d'une désinvolture merveilleusement libre et "scandaleuse". Métaphysique, l'œuvre de Decerle? Philosophique?
D'une grande cérébralité, en tout cas, et jamais fumeuse, jamais bavarde, même si parfois, quand elle oublie son art de la litote, un rien d'anecdotisme en amoindrit le propos. Les questions essentielles y sont posées. D'une profondeur et d'une amplitude étonnantes, d'une présence plastique forte, cette œuvre qui se construit sur le sentiment aigu de la farce tragique qu'est notre présence au monde est de celles qui réconfortent par leur lucidité.

 Decercle, Variations, à la galerie Saint-Georges, 22-24, rue Saint Georges, Lyon 5e. Tél.: 04 78 37 72 73. Du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30. Jusqu'au 13 janvier.
Dekerle, Vanités, à la galerie Mathieu, 48, rue Burdeau, Lyon 1er. Tél.: 04 78 39 72 19. Du mardi au samedi de 14 h 30 à 19 heures et sur R.V. Jusqu¹au 27 janvier.

Photos: Studio Basset
Extraite du catalogue

1)Reliefs de pastèque et une fourmi sur table ronde. Les barques de la nuit
2)Atelier 3 - (détail)
3)Table, quatre massettes (dont une en semaison), un necrophorus vespillo - N°2
Mors mea vita (détail)
4)"Tranche de pastèque suspendue au-dessus d'une table.
Le supplicié. Jacques Vingtras. Le torticolis du pendu est incurable."
5)Trois cyprès, le mur du cimetière rhétais, un peuplier. Les trois Parques
6)Deux chrysomèles du peuplier
La copulation indifférente de deux bêtes à bon Dieu (de Günter)