Comédie de Saint-Etienne:
"une saison en compagnies"

Par Christian Soleil

En plaçant sa nouvelle saison 01 / 02 sous le signe de la création, la Comédie de Saint-Etienne se situe au cœur de la vocation d'un Centre Dramatique National.

La création, c'est en effet le fer de lance de la saison qui s'annonce à la Comédie de Saint-Etienne. La chose n'est certes pas nouvelle, et cela fait maintenant une trentaine d'années, comme le rappelle son directeur Daniel Benoin, qu'un réseau de plus en plus serré de lieux maille le territoire français avec comme objectif premier la diffusion de spectacles vivants. Depuis son arrivée à Saint-Etienne et à la direction de la Comédie, voilà déjà un quart de siècle, Daniel Benoin a d'ailleurs échafaudé sa politique autour de cette permanence artistique qui est en effet le premier ciment entre un théâtre et sa ville. C'est pour lui la raison d'être même du théâtre: employer des artistes, comédiens bien sûr, mais aussi auteurs, metteurs en scène et scénographes. Rien de nouveau sur le fond donc, au contraire: la saison nouvelle ne fait que renforcer un choix déjà ancien, en marquer la cohérence et le prolonger à travers les différentes pièces qui seront montées au cours des prochains mois.

Daniel Benoin n'a pas la réputation de se reposer sur des classiques. C'est pourtant sur une valeur sûre que s'ouvre la saison, avec L'Avare de Molière. Un Avare mis en scène par le directeur de la Comédie, après une première expérience suédoise en 1999 qui lui a valu le prix de la meilleure mise en scène nationale de l'année. Une redécouverte pour Daniel Benoin qui, alors qu'il considérait cette pièce de Molière comme secondaire, admet après l'avoir revisitée qu'il la place au cœur des meilleures œuvres du maître, tout à côté de Dom Juan. C'est Molière, d'ailleurs, que l'on retrouve à l'affiche de cette saison, preuve que la pièce sera centrale au cœur des choix de l'année, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes de la Comédie, mais bon: un Molière dont le visage démultiplié et colorié à la Andy Warhol dit assez bien l'ambiguïté et la schizophrénie nécessaire à l'élaboration d'une programmation qui tout à la fois fasse preuve d'exigence et séduise un public large.
Autre mise en scène de Daniel Benoin lui-même: Sang, de Lars Noren, que Daniel Benoin évoque: "Lorque j'ai vu pour la première fois une pièce de Lars Noren, c'était à Bochum en 1984. A Paris, Claus Peyman mettait en scène Démons. Ce fut un vrai choc! Il est vrai que la Suède est sans doute le pays qui a l'expérience la plus intensive et longue de l'angoisse provoquée par le bien-être et l'ennui. Lars Noren, en digne successeur de Strindberg, s'est perfectionné dans la guerre du couple, dans la recherche des détours les plus inattendus et parfois, les plus burlesques de l'âme d'aujourd'hui. Il faut dire que Lars Noren est un spécialiste de la question: il dit qu'il ne peut pas vivre sans voir son psychanalyste au moins quatre fois par semaine!"

La pièce évoque une écrivain en vue, Rosa, qui donne une interview, évoquant son passé argentin, son exil précipité, son fils disparu. Le couple paraît uni dans son confort bourgeois mais son mari Eric entretient une liaison avec un jeune amant. Un tissu de relations complexes et violentes qui ranimeront les blessures du passé de façon très inattendue.
Toujours au cœur de la saison, La Vie de marchandise, de William Pellier, mis en scène par Louis Bonnet, est l'une des quelque quatre-vingt pièces lues cette année par le comité de lecture de la Comédie.  Elle confirme le rôle de découvreur du théâtre contemporain du théâtre stéphanois. La pièce présente le suicide programmé d'un couple de vieilles gens fatiguées par la vie. Une vie usée comme un vieil habit et que l'on quitte sans drame, avec une nostalgie teintée d'humour. Tout est calculé dans les moindres détails: la barrière à enlever dans le virage, le grand saut de la voiture dans le lac, les somnifères à prendre juste avant. Tout est prévu, mais les choses se passent rarement comme on les prévoit.
Enfin, Philippe Adrien mettra en scène L'Incroyable voyage de Gilles Granouillet, un stéphanois de souche qui s'est inspiré pour écrire cette pièce d'un récent voyage en Turquie, et qui fait se télescoper le capitalisme occidental dominant et celui, balbutiant mais à l'œuvre, d'une Turquie dans laquelle le personnage principal est amené par sa soif maladive d'expériences nouvelles à découvrir une autre réalité du monde, à se confronter à lui-même.

Au-delà de ces créations qui sont au cœur de la saison, la Comédie renforce aussi cette année son travail avec les compagnies dites régionales. Chaque année, le théâtre avait l'habitude de coproduire deux ou trois pièces. Or, pour 01 / 02, ce sont pas moins de huit créations dans lesquelles elle participera. Souvent créées à l'initiative d'anciens élèves de l'Ecole du Centre Dramatique National, elles proposent, à travers Horvath, Müller, Bouchard, Burroughs, Bernhard, Koltès, un panorama décapant du théâtre d'aujourd'hui, et plus particulièrement de ce jeune théâtre en pleine explosion. Le festival "Une saison en compagnies" ne manque donc pas d'ambition.

Parmi ces créations, Richard Brunel mettra en scène Don Juan revient de guerre, d'Ödön von Horvath. Le jeune metteur en scène avoue son plaisir à construire un casting qui comprend, en outre de Don Juan, exclusivement neuf comédiennes, destinées à interpréter trente rôles de femmes. Don Juan revient de guerre, atteint de la grippe espagnole, vivant dans l'espoir d'une réponse aux lettres écrites à sa fiancée. Mais celle-ci est morte de chagrin, ce qu'on lui cache. Alors il reprend sa ronde habituelle de rencontres et d'adieux, d'amours sans amour, avec les femmes d'une après-guerre en proie à l'inflation et au désarroi économique. Un Don Juan inattendu donc, encore jeune – il a vingt-cinq ans – mais déjà vieilli. " Il est le grand séducteur toujours séduit par les femmes, écrivait l'auteur. Toutes lui succombent – mais, et c'est peut-être là l'essentiel, il n'est aimé d'aucune"

Au-delà du thème de la pièce, Richard Brunel se dit séduit par le sens de la répartie qui traverse le texte. Et le metteur en scène de citer cette anecdote pour illustrer ce qu'il entend par là. Oscar Wilde invite Georges Bernard-Shaw, qu'il déteste cordialement, à la première d'une de ses pièces avec ces mots: "Je vous envoie une invitation à la première pour deux personnes. Vous pourrez ainsi venir avec un ami, si vous en avez un." Shaw lui répond: "Merci pour l'invitation. Je ne pourrai me rendre à la première, mais je viendrai à la seconde, s'il y en a une."

Nul doute qu'il n'y en ait une pour ce Don Juan qui, comme le grand Oscar, vit dans la tradition et la légende comme un grand criminel, force élémentaire insurgée contre les mœurs et les lois.