Vincent Larderet:
plus loin que les étoiles

par Christian Soleil

Vincent Larderet est pianiste. Virtuose. Brillant. Eblouissant. Il a à peine 25 ans. Si ce n'était de sa tenue, noir et blanc, comme il sied, son entrée en scène tiendrait presque de la corrida, du combat de l'homme contre l'animal. Sauf que dans son cas, c'est lui qui fait l'homme et le taureau en même temps. Claquant des talons. Ruant sur le piano. Cabré, tendu, puissant, puis tout à coup caressant. Sens de l'apparition, de la disparition, du salut, comme une tradition atavique ou comme une leçon bien apprise.

Il pourrait agacer, Vincent, dans sa perfection parfois rigide, dans la pâleur du visage qui sur scène ressemble à la mort, dans la peau tendue sur les os des pommettes, le geste du mouchoir qui essuie un front moite – ruisselant – entre deux morceaux. Il pourrait agacer, dans ce demi-sourire crispé qui semble toujours moins satisfait que le public, pas vraiment là, ailleurs, dans la musique déjà ou encore, dans un monde où des dieux sans pitié lui reprocheraient la moindre défaillance, la moindre humanité dans le jeu virtuose. Un petit garçon, en somme, qui aurait peur qu'on le gronde.

Oui, il pourrait agacer, Vincent Larderet. Mais alors, d'où vient qu'il n'agace pas, justement, qu'on lui pardonne l'austérité passagère du jeu, l'absence qui affleure dans le regard, le faux air de mépris poli de celui pour qui le public serait toujours moins important que le piano.

Sans doute parce que derrière toute cette perfection froide en apparence, vite démentie d'ailleurs par les torrents passionnels qui roulent sous ses doigts, derrière ce perfectionnisme extrême, il y a ce combat à la vie à la mort, cet animal qu'il faut dompter, cet élan contredit, maîtrisé. Sans doute parce que chaque geste, chaque mouvement de doigt, chaque clignement des paupières, chaque crescendo, chaque point d'orgue, contient de manière évidente les heures et les jours de répétition, d'astreinte, de prison intime.

Il y a dans un concert de Vincent Larderet la grandeur et la beauté d'un spectacle de prisonniers. Une violence contenue qui éclate dans Rachmaninov, une douleur sourde qui geint dans Chopin, une demande d'amour déçue qui flotte au-dessus du clavier, une nostalgie qui affleure dans Scriabine.

Fin de concert. Vincent libéré, souriant, détendu, quitte le masque de la mort et semble ressusciter. Jeune homme de son époque, il fait sauter le nœud pap' et le col de la chemise. Pour un peu, on le verrait bien enfiler un vieux jean troué et un pull pour venir dédicacer son nouveau CD – Schumann, Scriabine, Ravel et Prokofiev.

Bien sûr, si vous ne le connaissez pas, il faut acheter son CD, il faut l'entendre sur scène. Vous regretteriez plus tard de ne pas avoir connu ses "débuts". Car Vincent est un jeune artiste prometteur – ce qui serait une vacherie en soi – et beaucoup plus que cela. Ses promesses ne sont pas des promesses. Elles sont là, présentes, ici et maintenant. Elles ne demandent qu'un émancipation, une libération, une folie. Au fond, Vincent semble être moins convaincu que tout le monde de son talent. Il se bat pour l'atteindre, mais l'étoile est inaccessible parce que déjà présente en lui. Quand il décidera qu'il n'a plus rien à prouver à personne, Vincent sera grandiose. Il l'est donc déjà, mais il l'ignore.

Vincent Larderet donnait un concert le lundi 29 octobre 2001 à l'Embarcadère à Lyon.