Soierie tourangelle

Par Odile Blanc

En France, dès qu'il s'agit de soieries, la ville de Lyon surgit à la pensée de tout un chacun,
comme un monopole à l'antiquité vénérable et à jamais incontestée. C'est oublier qu'à Tours, l'implantation de fabriques de soieries, ainsi que l'incitation à la plantation de mûriers, est aussi ancienne. C'est même la ville de Tours que choisit Louis XI pour développer le "mestier des draps de soye", après que Lyon la fière, où le commerce desdits draps était extrêmement fructueux, refusa de développer une production locale qui risquait de concurrencer les importations étrangères dont le commerce assurait la prospérité de la cité.

Tours fut donc plus accueillante à la proposition royale, et dès la fin du XVe siècle développa sa propre industrie, avant que Lyon ne s'y mette aussi. Au XVIIe siècle, Colbert entend doter la France de manufactures indépendantes et prospères afin de lutter contre la fuite des capitaux à l'étranger, épouvantail du pouvoir de l'époque moderne. Le mécénat des princes et des empereurs, comme à Lyon, encouragea la création de somptueuses soieries que l'on peut encore admirer dans les châteaux de Fontainebleau, Vaux-le-Vicomte, Compiègne, le Palais de Sanssouci à Postdam et le Musée Paul Getty de Los Angeles. Deux entreprises renommées maintiennent aujourd'hui la tradition du tissage de la soie implanté par Louis XI : les soieries pour tenture et ameublement de très haut de gamme Jean Roze, fondées au XVIIe siècle, et la Manufacture Le Manach. Cette dernière, appelée encore manufacture des Trois-Tours conformément au blason qu'elle s'est choisi, existe depuis 1829 et est dirigée par la même famille depuis cinq générations. Situé en bordure de la Loire, un peu à l'écart de la ville mais dans un endroit favorable aux voies de communication, le site, sans être exceptionnel, est exemplaire de l'organisation et du développement d'une manufacture au XIXe siècle. En ce lieu où l'on peut suivre toutes les étapes de la fabrication des étoffes de soie comme celles de l'impression sur étoffes, à la production variée et aux fonds d'archives d'une grande richesse, Bernard Macaire, responsable de la communication et guide passionné autant que passionnant, règne en maître. Son travail patient dans la transmission du patrimoine de son entreprise est aujourd'hui récompensé : la manufacture est classée monument historique, et reçoit lors des journées du patrimoine une foule de visiteurs.

La valorisation du patrimoine de la soie est aussi l'affaire de l'Association Tours, Cité de la soie,
qui avec l'aide du Conseil général d'Indre-et-Loire organisa, en 2000, le premier colloque sur la soie en Touraine. Le succès de ces journées, prélude à d'autres activités destinées à explorer le même sujet, voit aujourd'hui la publication des actes du colloque, sous la forme d'un élégant catalogue qui est également un outil de référence. Les archives départementales de Touraine ont donné un état des sources relatives à l'activité des soyeux de Tours depuis le XVIe siècle, complété par une précieuse bibliographie. Le Musée des Beaux-Arts s'est penché sur sa collection de dessins préparatoires, mises en carte et échantillons de soieries, constituée depuis la fin du XIXe siècle. Il fut encore question de la passementerie en Touraine, des trésors conservés dans les sacristies de la région, avec cette chasuble "angélique" réalisée dans un drap d'or dans lequel les fils d'or et d'argent recouvrent entièrement le fond de satin. La société Le Manach présenta comment, aujourd'hui, se déroule la mise en œuvre d'une grande commande réalisée sur un métier à bras, à l'ancienne, à partir d'un prestigieux dessin de la fin du XVIIIe siècle, tandis que Bernard Macaire s'intéressait aux livrets des ouvriers conservés. Les soieries Roze et le Musée des tissus de Lyon étaient également présents. Isabelle Bédat, restauratrice, présenta la chape de Saint-Mesme, précieuse étoffe orientale du Moyen Age conservée à Chinon.
Enfin les participants se sont interrogés sur les buts à poursuivre dans le domaine de la valorisation du patrimoine industriel textile, qu'une présentation muséographique ne sert pas toujours au mieux. Il est vrai qu'à Tours, la visite de la manufacture Le Manach est une expérience pédagogique unique qui témoigne que la soierie, comme nous autres, est bien vivante. Et rien ne vous empêche de séjourner un jour de plus dans ce beau terroir plein de bonnes choses à déguster.

La Soie en Touraine.
Actes du colloque 30 novembre-1er décembre 2000.
Association Tours, Cité de la soie
Manufacture Le Manach, 35 quai Paul Bert 37100 Tours,
tél. 02 47 54 45 78, fax. 02 47 54 14 89

Bâtiment-atelier des Trois-Tours en fond de cour :
Façade (milieu du XIXe siècle) - Photo Guy du Chazaud
Illustrations extraites des Actes du colloque