Chroniques buissonnières promenade dans le Val de Drôme
par Florence Charpigny Evoquer la Drôme, c'est le plus couramment faire référence à la Drôme provençale, tout au sud : Dieulefit, Grignan, Le Poët-Laval,
Suze-la-Rousse, Buis-les-Baronnies, les champs de lavande et la lumière qui, pour le vacancier pressé de gagner le sud, évoque déjà la Méditerranée… C'est aussi la Drôme des Collines, au nord, vers
Hauterives, ou plus à l'est autour de Romans et des vignobles de l'Hermitage et du Crozes. La vallée de la Drôme, qui a nommé le département, singulièrement, est moins visité. Même s'il apprécie la Clairette de Die,
l'automobiliste n'en connaît le plus souvent que la bretelle d'autoroute de Loriol.
Ce territoire de 760 km2, arrosé par la Drôme, le Roubion, la Vèbre, la Sye, la Gervanne, s'étend des falaises du Vercors aux premières marches du midi.
Région traditionnelle de passage et de contact, sur sa façade rhodanienne qui relie l'Europe du nord et la Méditerranée : le Rhône est utilisé comme voie
navigable depuis l'Antiquité, sur sa rive orientale, la Via Domitia est reconvertie en route royale puis en Nationale 7, le chemin de fer et l'autoroute
y ont été successivement installés. S'y situent aussi un couloir aérien, des lignes électriques de très haute tension, des réseaux hertziens. Mais au-delà
de cette liaison nord-sud, la vallée de Drôme est un carrefour unique entre les Alpes du nord et les Alpes du sud, entre les Alpes et le Massif Central, une
contrée aux paysages variés, traversée par le sentier européen qui conduit de l'Autriche à l'Andalousie. Comment dégager la vallée de la Drôme de cette image de carrefour que l'on
traverse sans s'arrêter ? Comment le constituer en territoire, en pays, en terroir ? Comment, autrement dit, instituer la vallée de la Drôme en Val de Drôme ? C'est la tâche que s'est donnée la Communauté de communes du
Val de Drôme à travers un charmant petit livre, Chroniques buissonnières en Val de Drôme. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un guide,
l'avant-propos insiste là-dessus d'ailleurs, mais - pour autant qu'il faille vraiment le qualifier - plutôt une invitation au voyage, qui s'épargne
effectivement la densité et la gravité d'une présentation exhaustive (voire même, parfois, son objectivité). Collection de courts textes de trois, quatre,
cinq pages qui chacun racontent une histoire et se succèdent sans logique apparente - pour tenir en alerte la curiosité du lecteur ? -, il répond précisément sous ses dehors iconoclastes à ce que l'on attend de ce genre
d'ouvrage : sont explorés le patrimoine naturel, flore et faune, le patrimoine historique, architectural, industriel et gastronomique, autour de quelques fils
conducteurs eux aussi apparemment hétérogènes: le protestantisme, le paysage, les produits du terroir. En effet, de nombreux lieux du Val de Drôme portent la marque des persécutions et de l'exclusion dont furent victimes les Protestants : prison depuis le XVe
siècle, prison politique à plusieurs moments de son histoire, la Tour de Crest, avant les 400 républicains insurgés contre le coup d'état du 2 décembre 1851, a enfermé surtout des Protestants, dont le célèbre
chef Charles Dupuy-Montbrun puis, après la révocation de l'Edit de Nantes, des familles entières, surprises à des assemblées du Désert. Le souvenir
des Dragonnades y est encore vivant, notamment à Bourdeaux où elles furent particulièrement violentes. Le paysage même est marqué par les cimetières familiaux, souvent signalés par un cyprès isolé : pas moins de 38 sont
repérables dans le même Bourdeaux, et cet usage se poursuit parfois aujourd'hui encore. On en trouve aussi de nombreux à Crupies, Gigors… mais certainement pas à Allex, fief catholique où fut fondé, en 1884, l'un des
premiers syndicats agricoles de France, dont la devise était "Cruce et aratro" (la croix et la charrue). Et il fallut attendre 1934 pour que soit matérialisée une
entreprise œcuménique qui, symboliquement, marque le paysage: la gigantesque Croix du Vellan, financée par les Catholiques et des Protestants. Le paysage, justement, tel que l'homme l'a façonné, est au centre de l'ouvrage qui promène le lecteur sur
l'île des Petits Robins, sur le Rhône, l'invitant à susurrer La balade des castors du Rhône dont la partition lui est gracieusement offerte, ou dans la réserve naturelle des Ramières sur les bords de la
Drôme, torrent assagi par ses digues au XIXe siècle; lui fait explorer la célèbre forêt de Saoû sans oublier son Trianon de fantaisie, grimper sur le plateau d'Ambel pour observer bouquetins et chevreuils,
découvrir la source de la Bine sur le site marneux du Col de la Chaudière ou s'engager dans les gorges de l'Omblèze et ses falaises de tuf jusqu'à la chute
de la Druise. L'amateur de vieilles pierres soucieux d'aller à l'essentiel a matière à se concocter un itinéraire ad hoc, de la Tour de Mornans à l'église
de Saint-Pierre de Gigors, l'une des douze d'églises romanes du Val de Drôme, dépendance de l'Abbaye de Cluny à partir du XIIIe siècle témoin, raconte-t-on complaisamment, du relâchement moral des moines. Aussi bien
saura-t-il apprécier l'habitat traditionnel, modestes maisons de plaine en pisé ou solides bâtisses aux murs de pierre couronnées de génoises et couvertes
de tuile rondes. L'amateur de tourisme industriel sera comblé par une visite virtuelle des usines des papeteries Latune, à Blacons, fermées en 1972. Grands notables drômois, les Lombard-Latune, manufacturiers crestois
producteurs de ratines, gros propriétaires terriens possédant entre autres un vignoble de valeur sur le coteau de Brézème, se lancent dans la fabrication de
papier de qualité dès 1818, inspirés par le succès des Cenon d'Annonay et, en bons paternalistes, édifient pour leurs 200 employés des logements, une
cantine, une crèche, des jardins, une coopérative, créent une caisse de secours mutuel, une caisse de retraite… Ces nourritures intellectuelles appelant chemin faisant quelques nourritures
terrestres, il s'agit enfin d'explorer les ressources du terroir. C'est tout un menu : dindes fermières, dont l'élevage est une spécialité locale et dont
l'histoire, depuis leur importation par les Conquistadors, est minutieusement retracée, pintadeaux labellisés "de la Drôme" dont la recette préconisée, qui
les fait mariner dans du Brézème, côte du Rhône local, aiguise la gourmandise, à accompagner de champignons des prés et des bois, d'ail, d'huile de noix et de noisettes pressées à Aouste; picodons tels que s'en
faisait livrer à l'Elysée le bon Président Loubet, dûment égouttés dans leurs faisselles de poterie de Cliouscat; cerises, abricots, pêches, brugnons et kiwis
du verger drômois, qui n'auront plus tout à fait le même goût lorsque le lecteur saura que les plans femelles sont fécondés par le pollen des plans mâles grâce
aux abeilles dont les ruches sont installées à dessein dans le verger-même… le tout arrosé de Brézème et de Clairette de Die servis, bien sûr, dans des
verres soufflés à la verrerie de Montoison. Et si un tel festin laisse quelques lourdeurs, tout est prévu : quelques dizaines d'hectares de lavande, de thym,
de romarin, de menthe, de mélisse et de sauge en culture bio, utilisés par des laboratoires locaux, procureront moult infusions réparatrices… Il y a bien d'autres choses encore dans ce petit livre abondamment et joliment illustré, à la mise en page généreuse. Volontiers
poétique, il s'attache à restituer des atmosphères, à susciter des émotions. Mais parvient-il, au-delà d'une accumulation de descriptions et d'anecdotes, à dégager la singularité de la
région qu'il raconte ? Enfin, l'écriture à quatre mains déconcerte parfois, notamment par les simplifications quelque peu excessives qui émaillent certains textes historiques. Marie-Pierre Caffin, Jean-Noël Couriol, Wanes Melsen, Jean Roudot, Chroniques buissonnières en Val de Drôme, Communauté de communes du Val de Drôme, 2001, 127 p.1) Caprines à Beaufort-sur-Gervanne 2) Azuré sur une orchidée 3) Orchis pyramidale 4) Orchis simia Les photos sont extraites du livre.
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