Rita McBride à l'IAC A la villa Savoye, la voiture de rotin ne rentre pas dans le garage de bronze par Florence Charpigny
Un gradin, un élément de système de ventilation, des auvents, et encore une voiture, une paire de tours de refroidissement de centrale nucléaire, une chaise, des parkings, des automates (distributeurs de tickets,
machines à sous?)… Décharge plus ou moins sauvage? Mais tous ces objets sont d'une impeccable netteté. Inventaire de notre quotidien? Mais la voiture et les tours de refroidissement sont en
rotin, la chaise en verre de Murano, les automates en émail vitrifié, les parkings en bronze… Et si l'on peut s'asseoir sur le gradin, voire sur la chaise de verre, on ne saurait gagner le moindre
jackpot sur les machines aveugles, on domine aisément les tours de refroidissement, et les parkings ont la taille de jouets d'enfants. Etant donné… que nous sommes dans un
musée, partons du principe que toutes ces choses sont des œuvres. Pas des ready-made, objets de série manufacturés que des opérations de personnalisation, d'individuation, de décontextualisation et autres ont institué
en œuvres, mais proprement ce que l'on s'accorde à nommer des sculptures, même. Et ces supports de plafond suspendus? Contrairement aux Parking Structures de bronze ou aux Chair et Glass Conduits
, chaise ou tubes de verre de Murano, objets uniques - originaux, dans notre logique, et en cela œuvres -, National Chain peut être considéré comme le multiple, ou un
ensemble de multiples issus d'un prototype. Alors, ce qui le singularise, c'est la mise en scène spatiale qui met le visiteur en situation d'une part de le voir,
puisque dans son usage d'objet industriel il est masqué et, en le fixant à 1,22 m du sol, de le pratiquer autrement que dans son usage défini - soutenir un faux
plafond -, puisqu'on doit se courber pour entrer dans les salles qu'il occupe, mais qu'aussi on peut, en se redressant entre ses structures, le dominer. Ce jeu
avec l'échelle est préhensible dans nombre des œuvres de Rita McBride, des Parking Structures aux Towers ; il participe, dans la logique des installations
qu'elles produisent, à un jeu avec l'espace qui constitue l'un des caractères les plus singuliers de son travail.  C'est l'architecture qui, aujourd'hui, gère notre relation à l'espace. Rita McBride a entamé très tôt un dialogue avec Le Corbusier à travers Backsliding,
Sidelipping, One Great Leap and the forbidden , réplique partielle du plan au sol de la Villa Savoye, moins sur les manières d'habiter que sur l'organisation de l'espace, le vide et le plein, l'opaque et
le transparent, et surtout les éléments et les objets qui constituent, équipent et meublent, à la fois déconstruction et détournement. Déconstruction d'une apparence qui interroge sur le lien à la
fonction - les tuyaux se présentent comme de minces cylindres, mais les minces cylindres de verre de Murano ne sont pas des tuyaux, parce qu'ils sont
pleins et que rien ne peut circuler à l'intérieur - et détournement de matériau - le verre de Murano, matière luxueuse, est travaillé par des artisans d'art, le tuyau est embouti en série. De même la Toyota
de rotin, de même les Parking Structures de bronze, matériau de la sculpture classique… Ou autrement encore les Machines, automates aveugles et muets qui n'offrent
comme expérimentation que la contemplation puisque seule la forme, le signifiant, est montré. De là, peu importe de statuer sur la relation de Rita
McBride au minimalisme, ou de constater qu'elle flirte avec le design ou l'architecture. L'intérêt de son travail réside dans ce que Jean-Marc Huitorel*
nomme si justement "la richesse sémantique" de l'œuvre, dans le questionnement sur le statut des objets, le statut des œuvres dialectiques plus
qu'ambigu auquel elle nous invite, bousculant tranquillement nos certitudes d'héritiers de la Croissance générale, de la société industrielle du XXe siècle.
Avec cette première exposition personnelle de Rita McBride, l'IAC poursuit une programmation cohérente sur la longue durée qui, au-delà du discours de
chaque artiste, éclaire singulièrement les enjeux de l'art contemporain autour des opérations mêmes d'élaboration de l'exposition, dans leurs caractères les plus réjouissants
: la re-mise en scène d'installations - les récentes expositions Fahlström ou Peter Friedl -, et le dialogue qu'instaurent les artistes, au-delà de
son espace, avec le lieu de l'exposition saisi dans sa spécificité historique - luttesdesclasses du même Friedl -. Rita McBride
Croissance générale* Publication : Rita McBride, Croissance générale/General Growth, textes de Jean-Marc Huitorel et de Sugitra Gantner, éditions IAC, 2002 (bilingue) jusqu'au 12 janvier 2003
Institut d'Art contemporain, Villeurbanne
www.i-art-c.org ill : 1) Two Towers, 2) Piggybackback |