En avoir ou pas Christine Angot, Catherine Millet ou la quadrature du cercle Par Jean-Paul Gavard-PerretPour qui aime les approximations un rapprochement s'impose, du moins semble s'imposer. Et il demeure intéressant, en une confrontation communiquante, de comparer - pour
mieux les opposer - le livre La Vie Sexuelle de Catherine M. aux suites bio-romanesques de Christine Angot. Cette comparaison est d'autant plus licite que Jacques Henric et Catherine Millet ont toujours
défendu - et ce même avant le succès de L'Inceste
– la production angotienne de manière intelligente en percevant l'originalité d'une œuvre par rapport à la littérature " ambient " (il y a en effet une littérature " ambient " comme il existe une musique du même nom).
Toutefois on ne partagera pas ici l'engouement d'Art-Press pour " Pourquoi le Brésil ?
". Certes Jacques Henric peut écrire à propos de ce texte : "entre l'increvable romantisme et la comédie boulevardière, entre l'idéalisation mensongère et le rire gras de cynisme : peu d'écrits qui se tiennent au plus près des vérités singulières de cet affect, l'amour, qui, pour le meilleur et pour le pire, met l'espèce humaine en tous ses états " (Art Presse, n° 282). Il y a pourtant loin de la coupe aux lèvres et on préférera, autour de cet "affect" primordial, la " descente aux enfers du sexe " de l'égérie de Jacques Henric aux détournements de Christine Angot.
A première vue, ou à première lecture on peut certes être pris - à l'instar de Jacques Henric - par le rôle "du souffle, de la voix, du l'oreille, du corps en général " (idem) à l'œuvre d'Angot. Pourtant il faut se
méfier de cette prise au vent qu'offre l'auteur. Et celle-ci a beau affirmer qu'il "ne s'agit pas d'écrire ce qu'on invente, pas même ce qu'on vit, mais ce qu'on sait" (idem)., on peut se demander si - à l'inverse - il
ne s'agit pas, afin qu'une œuvre tienne, d'écrire ce qu'on ne sait pas. Mais il est vrai que le piège offert par Angot est subtil : sa prétendue musique de nuit est pour une large part un leurre, d'autant – et ce au
corps défendant de l'auteur elle-même - cette musique, cette voix peut donner l'impression de quelque chose de neuf, d'inédit. Cependant, et sur ce plan, on préférera déjà l'écriture de Catherine Millet. Son travail ne
joue pas, ne fonctionne pas sur les effets de littérature mais sur la littérature elle-même. Il existe dans l'écriture blanche, distanciée de Millet une voix qui ne chantonne pas, il existe une manière de détruire le
lyrisme de l'"affect" (ou ce qui peut en tenir lieu) et de la factualité par une manière de dire et de créer dont on a pas assez parlé. A cela bien sûr une raison majeure : le livre de Catherine Millet (ici comme à
l'étranger et même du côté de ceux qui le défendent) est en effet trop cannibalisé par son objet et c'est bien là où le bât blesse. Ce qui compte en effet demeure le sujet du livre : son écriture. Car en dépit de l'air
du temps où la vie privée dans ce qu'elle a de plus cru est souvent propice au déballage, il existe chez Millet une retenue exemplaire au sein du dégrafage le plus radical. Certes l'effet de cannibalisme est imparable :
bon nombre de lecteurs s'en sont repus même si toutefois ils ont été déçus par la " déceptivité " qu'engage une écriture résolument et de manière exemplaire froide qui empêche le corps entier du lecteur-voyeur à
s'immiscer dedans. Celui-ci peut être certes sensible à la " performance ", aux " gestes ", voire à la " technique " sans pour autant devenir partie prenante de l'expérience existentielle.
Tout se joue en effet
chez ces deux auteurs du côté de l'écriture : mais là est bien la différence. D'un côté l'exclusion, de l'autre côté la prise au ventre. D'un côté la froideur lyrique de l'autre les effets de manche où une émotion
ambiguë fait retour. D'ailleurs - et les traducteurs peuvent le confirmer - contrairement aux apparences et derrière les effets de voix que peut donner à lire Christine Angot, celui de Catherine Millet participe d'un
langage et non d'un style. Chez Angot à l'inverse nous demeurons du côté du style. Avec l'auteur de La Vie Sexuelle nous avons accès à un univers où la langue déjoue pour de bon les pièges du sensible et les apparences
(ainsi que les appartenances). L'écrivain nous faut entrer dans un univers où la musique ne passe plus sur des digressions chromatiques qui feignent la subtilité. A l'inverse des lignes de force (ainsi que leurs
secondes et leurs tierces) apparaissent en une prise à rebrousse-poil de la narration et des mensonges qu'elle colporte institutionnellement au sein d'un corpus reconnaissable.
Il existe beaucoup (trop) de
reconnaissable chez Angot. Cela n'enlève rien à la " vérité " de l'entreprise de l'auteur mais il n'empêche que celle-là capote car elle ne trouve pas justement sa langue propre. A cela sans doute deux raisons majeures :
1 - d'une part la langue de l'auteur de " Pourquoi le Brésil? " reste une langue qui possède de sérieux antécédents, un passif glorieux mais qui lui colle aux semelles : le style se coule dans une dimension qu'on
nommera pour faire beckettienne de la narration. Qui connaît les romans de Beckett ne peut en effet dissocier sa musique originale du resucé angotien. Et son béhaviorisme a bien à voir avec du déjà lu. 2 - d'autre
part Angot est tombée dans un piège. Quoiqu'elle en ait dit pour se justifier de ce choix (entre autre dans une interview au Nouvel Observateur de la fin Août 2002) l'emploi des noms propres referme le livre là où
justement celui de Millet crée un ouverture. Utiliser les noms propres pourrait sembler le garant d'un investissement total de l'auteur, d'une mise à nu, d'un engagement. De fait et pour le lecteur lambda la "fiction "
à travers ce choix ne provoque aucune fission mais, à l'inverse, se referme dans un biographisme frileux et cauteleux : le nom devient mot, il ne retourne pas l'anonymat mais provoque une coulure et une clôture dans
lesquelles l'expérience littéraire perd sa force.
La littérature en effet implique des lois qui ne sont pas si simples à casser que ne le prétend Angot. Catherine Millet, à l'opposé, a trouvé de manière quasiment
naturelle - puisqu'il lui était impossible de s'engager sur la voie des noms par la force des choses ou de son projet - une voie (et une voix) vers une narration dégraissée de toute proximité. Le nom n'a donc pas de
manière absolue force de loi et de vérité. Ce n'est pas lui qui donne forcément la possibilité de contester la narration. A l'inverse il risque seulement de le contexter un peu plus. C'est pourquoi l'entreprise ouverte
par La Vie Sexuelle de Catherine M. possède une autre ambition et le succès du livre (en dehors des effets pétards) s'explique largement par cette dimension. Mais il y a plus. Demeure une autre différence
majeure entre ces deux oeuvres : elle tient au traitement même de l'événement par la littérature. Chez Millet ce traitement crée un avènement par éclatement de l'événementiel,. Chez Angot à l'inverse il reste dans une
complaisance à l'égard de celui-ci. L'auteur de L'inceste
oublie en effet trop facilement que l'événement (majeur ou anodin) ne signifie jamais en tant que tel. Son instantané se reconstruit à travers un réseau de résonance et de reconnaissance plus subtil que feint de le demont(r)er l'auteur autant en aval qu'en amont d'une histoire individuelle ou collective qui lui donne son sens en tant qu'événement ou non.
Tout un mécanisme de reconstruction le définit et lui donne ou non une signification. La traduction littéraire de l'événement n'est donc pas évidemment ce qui est évident. Toutefois la littérature frictionnelle
ou autobiographique croit, depuis toujours, à l'événement et à cette propension purgative comme s'il s'agissait là d'une évidence. Elle en a fait son fond de commerce. On peut même dire que toute fiction traditionnelle
repose sur lui. L'événement est donc le fléchage de la narration. Or le livre de Millet échappe à cette dimension (tradition) au moment même où ceux d'Angot y plongent pour s'y noyer partiellement (il va sans dire et
répétons le que si le balancier se dirige ici du côté de Millet, face au tout venant littéraire le livre d'Angot fait figure "d'événement" (sic)). La marche de Catherine M. est donc à ce titre comparable à celle du
héros de Kafka de L'Amérique
(roman majeur et parfois trop occulté quant à sa manière de tordre le cou à la narration issue du XIXème siècle). Et l'on ne peut que mettre bien des bémols à ceux qui ont vu dans le livre de Catherine Millet une suite d'épisodes, une descente rectiligne dans sinon " l'affect " du moins dans les affaires de la sexualité.
Au sein du livre de Millet, et contrairement à ceux d'Angot, tout porte à aller de l'avant et non vers le passé. La fiction ou la biographie n'est plus introspective mais prospective. Et ce qui la structure
n'est pas le rappel d'une factualité : l'écriture fait fonctionner le livre vers quelque chose qui lui échappe, vers quelque chose qui échappe même à l'ambition de son auteur. A ce titre l'écriture dépasse l'événement
au moment où chez Angot elle n'a de cesse de vouloir le rattraper en un seul souci d'interprète, d'interprétation comme si la partition était déjà écrite. Or, et c'est là l'essentiel, se prêter à un tel jeu, c'est faire
parler l'œuvre un langage qui ne lui appartient pas. Avec Catherine Millet au contraire le livre se dégage des phénomènes non pour les abstraire mais pour leur donner une dimension comportementale dans sa brutalité au
moment où l'héroïne acquiert une sorte de virilité conquérante (si l'on peut dire) qui met à mal une dimension flagellante de bon nombre des fictions du temps qui cherchent dans ce remugle chrétien une manière de
moraliser ou de se dédouaner.
A ce titre d'ailleurs une critique (souvent machiste) s'est plainte du manque d'humanité du livre de Catherine Millet. Mais c'est oublier que l'auteur entraîne le roman loin du pur
psychologisme. Et même si son livre semble posséder encore une assise réaliste, on est déjà dans une dérive par rapport à une écriture où la psychologie à travers le jeu des événements qui la façonnent règne en
maîtresse des cérémonies. Aussi, entre Angot et Millet existent donc deux mondes ou plutôt deux ambitions esthétiques fort différents. Certes il ne faut pas tirer " La Vie Sexuelle de Catherine M. " du côté du
symbole. Le récit met cependant en lumière tout un jeu d'ombres de la société dont -paradoxalement - le virus est inoculé par celle qui représente à la fois le pivot du livre et le pivot d'un monde manquant: les
événements sont donc là mais d'une certaine manière ils n'ont plus de prise sur l'héroïne, sur la reconstruction narrative. Par son "hors-jeu" Catherine Millet ouvre la littérature et le monde auquel celui-ci
renvoie. Elle laisse entendre, bien plus que la voix narrative d'Angot, un écho à une sorte d'abîme et ce jusqu'à ce point de rupture où la littérature bascule ou n'est pas. |