Envie d'amour

Par Gilles Bertin

Souvenirs d'aimé
Nouvelles. Le mot est écrit sur la jaquette sous le titre Envie d'amour. On se dit qu'elles doivent être bonnes pour qu'Irène Lindon les aie jetées dans le maelström littéraire de cette rentrée 2002. Le fait est qu'elles méritent d'être lues puis relues. Indubitablement Éditions de Minuit par l'écriture, le ton, le thème. Une écriture fraîche, précise, classique en apparence avec ses points-virgules, mais sacrifiant à la lourde tendance de la phrase courte. Une écriture sujet-verbe-complément ou nominale où sont particulièrement présents les sujets, où va et vient " il ", " elle " et " je ". Les sujets, presque toujours êtres aimés : la narratrice, son père coiffeur, sa mère, son chat parfois, ses amoureux passés. Une madeleine souvent démarre ou clôt la nouvelle : une petite fille vue dans un salon de coiffure, un vieux gilet de laine retrouvé, une petite boîte de velours rouge. On est très proche de la mièvrerie, Cécile Beauvoir s'en approche souvent, n'y tombe jamais, sauf par exemple page 66 quand elle se laisse aller à quelques clichés ; bravo. On pense d'abord que c'est par la grâce de sa fraîcheur, de sa limpidité. Mais quand reviennent nouvelle après nouvelle entre les évocations de l'enfance celles des souvenirs amoureux, on comprend que le vrai thème du livre est là, avec son originalité, dans cette mise en scène de ce qui se passe en nous quand déboule le souvenir d'un moment vécu avec un être aimé. Chaque nouvelle est construite autour de l'un de ces instants. La promenade avec le grand-père. Le gilet de Vincent que mettait la narratrice pour écrire : ils étaient amoureux. Une après-midi avec un autre homme, un professeur de littérature, au Col de la Grande-Limite. Assez souvent Cécile Beauvoir accentue cette tenace mélancolie en construisant ses histoires de quelques pages dans une opposition douillet/froid : dehors tombe la neige, dedans il fait très chaud, la narratrice est seule, elle écrit.

Page 58, elle nous renseigne sur ses influences, Baricco, Bobin, Le Clézio. De Bobin elle a sans aucun doute le départ, le fil inducteur, la question de l'amour, mais pas le culot des démonstrations par la clarté. De Le Clézio, un monde clos sur ses sensations. De Baricco une exubérance mais barricadée à l'intérieur d'univers minuscules. Des personnages reviennent de texte en texte, il est évident que ces nouvelles ne sont pas tout à fait des nouvelles, elles interagissent trop pour constituer progressivement le portrait d'une narratrice que le lecteur confondra évidemment avec l'auteur. Fragments de l'histoire d'un être humain. Doux-amers, coupants comme les éclats d'un miroir, à remuer avec prudence, parce qu'on n'en finit jamais d'aimer ceux qu'on a aimés, les moments purs avec eux qui nous noient lorsque nous sommes en panne de désir. Ce désir que Cécile Beauvoir expédie en moins de huit pages dans les trois dernières nouvelles de son recueil. Si abruptement que c'est évidemment de ça qu'il s'agissait. Et qu'il s'agit trop évidemment d'un autre projet de livre pour Cécile Beauvoir.

Envie d'amour, Cécile Beauvoir, éd. de Minuit, 75 pages, 7,50 euros