Kowalski ou le chantre de l'ailleurs Par Virginie Poitrasson
"L'inconnaissable en nous murmure, il grandit, pareil au feu dans la brume, à la soigneuse mort"
Roger Kowalski, a tout d'un poète qui aurait puisé son inspiration le long du Danube et dans les grandes plaines du Nord-Est. Né d'un père polonais et d'une mère allemande qui ont très vite immigré dans la région
lyonnaise au début des années trente, il a été imprégné tout au long de son enfance et de son adolescence par une "culture de l'est". Grand lecteur de Rilke, ainsi que des contes d'Andersen et de Grimm,
amateur de Novalis et de Goethe, sa poésie est toute proche d'un Milosz ou encore d'un Georg Trakl. Il parvient très vite à l'écriture et prend goût alors
aux sonorités du verbe, ceci grâce à sa passion pour le chant et notamment pour les Lieder allemands. Ainsi, se découvre-t-il une véritable vocation, celle de dire "l'improbable et le
doute". Ce poète est un poète du saisissement et du paradoxe. Le monde sensible qui l'entoure le touche de toutes parts et ravive un peu plus une
blessure intérieure, celle que l'on porte à travers les âges. Il est alors happé par les mots qui lui fournissent le matériau idéal pour bâtir sa nouvelle
demeure: le poème. Kowalski entretient un rapport particulier avec les mots, pour lui, ils sont autant des compagnons de route que des infidèles
dévastateurs; grâce à cette énergie paradoxale qui les gouverne, Kowalski va pouvoir créer son objet-poème:
"Vois: j'ai posé sur le papier un point d'encre très noire; ce feu sombre est l'eau même de la nuit; un silence d'étoiles échevelées" (in Le Silenciaire ) Kowalski dit les mystérieuses profondeurs du monde et saisit la part
d'imputrescible qui sillonne le réel. Inlassable guetteur, il perçoit les manifestations du monde et cherche à les transcrire dans le langage; mais
paradoxalement quand il essaye de saisir par les mots ce qu'il a saisi par le regard, tout lui échappe, d'où la dénonciation de la faillite du langage et l'amertume qui se propage dans ses poèmes.
La voix qui s'élève alors est une voix emplie d'ombres et de brouillard, c'est une voix automnale, jamais en effet chez Kowalski, le soleil ne brille de son
plein éclat, il conserve toujours une tonalité hivernale, d'un hiver de grands froids et de brumes enlaçantes: "Je vous devine mal
sous tant de brumes à peine vous entends-je voix du repos l'ombre à nous vient trop vite et c'est bien mal tenter de vous connaître sous mes paupières qu'un faible cri tressaille
je nais soudain vous me nommez d'un nom cent fois perdu" (in A l'oiseau à la miséricorde) Le poème chez Kowalski n'est pas un lieu clos sur lui-même, il s'épanouit par les nombreuses voix qui s'y enchevêtrent, en effet le poète interpelle
fréquemment Ariel, l'esprit de l'air, son imagination créatrice, mais aussi des figures féminines, ainsi que l'Echo de la nature. Tout ce monde intérieur est
peuplé par de douces et tenaces créatures qui se répondent entre elles. Cette tonalité fantastique conduit à la rêverie, transporte dans l'ailleurs, de l'autre
côté du miroir..., où rien n'est tout à fait pareil, où rien n'est tout à fait différent. Kowalski, chantre de l'ombre n'est pas de notre monde, il demeure dans
"l'improbable domaine", dans cet au-delà des choses. Mais cet au-delà est aussi un passage vers la mort. La voix du poète se fait
prophétique, elle surgit d'outre-tombe; le poème pèse alors de tout son poids de mots. La justesse du vocable est devenue nécessité, tout appelle à
l'exactitude de la parole, à "l'épure de notre dernière demeure" (in les Hautes Erres). Ainsi le poème se fait Trace et peut assurer la pérennité de la voix
obscure. Derniers éclats de voix, dernières lueurs du feu intérieur : Oiseau violet emplumé Une eau sur la grande main du songe, l'aboie- ment derrière les arbres; noire, nuit noire et la rose déplie ses feux. Une parole bientôt achevée; le champ, l'odeur
des lilas, la muraille battue d'un vent contraire. Nulle image, ombre des grands fonds, passe de la pitié. Je suis parti, mes os font un poids léger sur la neige." (in
A l'oiseau à la miséricorde) Roger Kowalski s'est éteint le 6 septembre 1975 des suites d'une crise
cardiaque. Il avait eu le temps de pressentir sa mort et d'en mesurer le poids. Il restera encore et toujours grâce à sa poésie intemporelle, un grand "seigneur des ombres" (Alain Bosquet). Poèmes de Roger Kowalski lus par Philippe Morier Genoud et mis en musique par Jacques Di Donato.
20 et 22/11 à 12h30 à l'Opéra de Lyon dans le cadre du Festival Ecouter Voir
www.festival-ecouter-voir.com Ph. : DR |