Livres et images du Moyen Age

Par Odile Blanc

Organisé chaque automne par la Fédération française pour la coopération des bibliothèques, des métiers du livre et de la documentation et la Direction du livre et de la lecture, le Mois du patrimoine écrit est l'occasion de (re)découvrir la richesse et la diversité des collections patrimoniales conservées dans les bibliothèques françaises. Cette année l'accent est mis sur les fonds médiévaux, déjà à l'honneur avec la mise en ligne, sur le site du Ministère de la culture et de la communication, d'une base de données répertoriant les enluminures des bibliothèques publiques françaises. La Bibliothèque Municipale de Lyon présente elle aussi ses trésors, beaux livres et belles images dont l'usage est souvent bien difficile à appréhender.

Quel est le parcours de ce splendide livre d'heures réalisé à Lyon au XVIe siècle et acheté par la bibliothèque en vente publique à Londres en 1995 ? Quels en furent les propriétaires, dont les armes figurant sur l'un des feuillets n'ont pu être identifiées ? Quel intérêt portaient-ils à ce beau livre ? Et aujourd'hui, ce dernier est-il livre à lire, objet de musée ou témoignage de l'art lyonnais du XVIe siècle ? Tels sont les problèmes sur lesquels Pierre Guinard, conservateur et commissaire de l'exposition, attire l'attention, à travers 65 pièces d'origine et d'époque variées, mais qui soulignent deux temps forts des manuscrits lyonnais, le haut Moyen Age et la fin de la période médiévale.
L'usage réel du livre médiéval, difficile à définir, peut s'envisager de différentes manières. Pierre Guinard propose ainsi de considérer non seulement les participants à la réalisation du manuscrit, de l'auteur au copiste et à l'enlumineur, mais aussi tous ceux qui ont été en contact avec le livre : lecteurs et collectionneurs, libraires et bibliothécaires, chercheurs et voleurs.

Au Moyen Age, l'auteur s'efface souvent derrière son œuvre, et les manuscrits autographes n'ont pas la valeur qu'on leur reconnaît aujourd'hui. Il arrive que l'auteur soit représenté dans le livre. Exceptionnelle, cette représentation de Raban Maur agenouillé au pied de la croix, recouvert de la lettre même de son œuvre, De laudibus Santae Crucis, rédigée vers 810-814. Le manuscrit de Lyon est l'un des joyaux de la collection : rédigé à Tours au milieu du IXe siècle, il est l'un des neuf manuscrits conservés de ce siècle. Les représentations les plus fréquentes sont celles de l'auteur (ou du copiste) en train d'écrire. Ainsi dans ce manuscrit du Roman de la Rose réalisé au XIVe siècle, le passage du texte de Guillaume de Lorris à celui de Jean de Meung s'orne, de façon très classique, par une miniature où figure un homme en train d'écrire. Enfin, lorsqu'il s'agit d'un manuscrit précieux, le commanditaire a soin de se faire représenter sous son meilleur jour, tel le seigneur de Beaujeu en prières dans un recueil de traités de dévotion copié en 1451, son nom et ses armes déployant encore sa personne au fil des pages.

Les possesseurs ont parfois eu l'idée (précieuse aux chercheurs) de personnaliser l'ouvrage avec leurs propres marques : nom, armoiries ou ex-libris, tel celui du célèbre collectionneur lyonnais du XVIIIe siècle Pierre Adamoli, que l'on retrouve dans cinq des œuvres ici présentées. Dans certains cas, les pages du manuscrit laissées blanches ont reçu des notes postérieures relatives à l'histoire familiale du propriétaire, tel ce livre d'heures du début du XVe siècle, devenu " livre de raison " des familles de Lenoncourt et de Baissey entre 1453 et 1533. Ailleurs, le possesseur donne une nouvelle vie à l'ouvrage, comme le montre ce psautier de très petit format, qui remonte à 1240 mais dont les nombreux manques ont été comblés au XVIIe siècle dans une écriture moderne.

Certains de ces livres conservent la trace des mauvais traitements exercés à leur encontre. Le vol n'est pas rare, et le XIXe siècle connut même un célèbre voleur de livres, Guglielmo Libri, qui tira profit de son érudition pour faire son " marché " dans diverses bibliothèques. A Lyon, il déroba plusieurs cahiers d'un manuscrit du VIe siècle des sept premiers livres de l'Ancien testament (Heptateuque ), unique témoin de la version latine antérieure à celle de saint Jérôme et l'un des trésors de la Bibliothèque municipale. Ces cahiers, acquis plus tard par le collectionneur anglais lord Ashburnham, furent restitués gracieusement par son propriétaire lorsque leur vol fut établi. Le respect de l'intégrité du manuscrit ne préoccupa pas davantage ceux qui découpèrent miniatures et initiales ornées afin de les vendre séparément, comme ceux qui prélevèrent des bandes de parchemin demeuré vierge, sans doute afin de se procurer de la matière première. Les reliures successives, si elles marquent le souci de protéger le livre, ont parfois abusivement rogné les pages et sacrifié les marges ornées, quand elles n'ont pas bouleversé l'ordre des feuillets… Les livres gardent enfin la marque des censures successives dont ils furent l'objet. Ainsi, ce manuscrit des Grandes chroniques de France , réalisé au XIVe siècle et possédé un temps par le duc de Berry, dont la signature en fin d'ouvrage a été grattée. Un des possesseurs a encore fait disparaître l'image du diable dans une miniature. Un livre juridique de la même période, témoignage de la somptuosité de l'illustration bolognaise, présente de nombreuses figures marginales aux formes et postures étranges. L'une d'elle peut se voir comme un atlante ou comme un homme en train de déféquer, image qui a sans doute choqué un possesseur ultérieur, car un habile repeint blanc a fait disparaître des parties devenues désormais honteuses.

Ces manipulations des manuscrits lyonnais, au fil du temps, sont présentées à travers deux moments forts de leur histoire. Le premier concerne le haut Moyen Age, les plus anciens manuscrits conservés ayant été copiés dans les derniers siècles de l'Antiquité. Ainsi le commentaire de saint Hilaire sur les Psaumes, écrit dans une belle onciale de la fin du Ve siècle, ou un Psautier de la fin du Ve siècle ou du début du siècle suivant, exemplaire de luxe à la splendide calligraphie. L'enrichissement de la bibliothèque de la cathédrale de Lyon est du à l'évêque Leidrat, puis au diacre Florus, qui sous les empereurs Louis le Pieux et Lothaire, lui donna un lustre particulier. Des nombreux livres rassemblés par Florus, ne restent aujourd'hui à Lyon que ceux d'un contenu chrétien, et l'exposition s'attache à montrer le travail de Florus et de son équipe de copistes, particulièrement sur l'œuvre de saint Augustin que le diacre n'a eu de cesse de compiler et de commenter.

Le deuxième moment est celui de la fin du Moyen Age, lorsque la ville de Lyon devient un centre économique important, grâce à ses foires qui entretiennent un commerce international foisonnant, et également un centre politique où la cour séjourne bien souvent. Le trésor du texte n'est plus seulement religieux, bien que le livre d'heures connaisse alors un grand essor, tout comme les traités de dévotion abondamment illustrés. Il aborde volontiers des sujets profanes. Ainsi ce recueil de traités d'astronomie et de mathématiques, ces recueils de fables, ces chansons de Roland et autres textes littéraires, ces bestiaires enfin, dont les images s'attachent à représenter le trésor de la création. L'image de Bethsabée au bain, peinte par Guillaume II Le Roy dans les premières années du XVIe siècle, et que l'on retrouve en couverture du dernier numéro de Gryphe consacré aux manuscrits médiévaux, clot ce parcours qui mêle heureusement la beauté de la lettre et de l'image et les singulières manipulations dont elles furent l'objet.

Manuscrits médiévaux, de l'usage au trésor
21 septembre 2002 au 04 janvier 2003
Bibliothèque municipale Lyon la Part-Dieu
www.bm-lyon.fr