L'âge gothique dans les Alpes

Par Odile Blanc

La région du Trentin et du Haut Adige n'est pas seulement célèbre pour sa localisation aux confins du territoire italien, dans le sud du Tyrol, au point que certains réclament de temps à autre son rattachement à l'Autriche. Trente fut encore,
il y a quelque cinq cent cinquante ans, le lieu du concile fameux qui ouvrit de nouvelles perspectives au dogme catholique.
Mais la ville témoigne bien davantage, pour le visiteur curieux qui s'y promène, d'un passé plus lointain, dont les façades des palais entièrement peintes ont gardé la trace.

A la fin du Moyen Age, Trente est le centre d'une vie de cour et urbaine brillante qui attire des artistes de l'Europe entière. Comme d'autres cités italiennes, françaises, germaniques, où se développe, à partir du XIVe siècle, un art aristocratique et urbain, au sein des cours européennes qui prennent alors leur essor. La période comprise entre 1350 et 1450 est ainsi fort différente de celle qui l'a précédée, et le nom de "gothique international" qui lui est donné souligne son caractère éminemment cosmopolite. Les régions alpines sont une terre d'élection pour cette nouvelle expression artistique. Les centres de commande se multiplient, attirant de nombreux artistes aux cours du marquis de Saluce, non loin de Turin, du duc de Savoie, des princes évêques de Trente et de Bressanone, des comtes de Gorizia, d'Autriche, et enfin dans les cités marchandes de Chieri et Bolzano. Le paysage reste longtemps marqué par la figure de trois grands seigneurs, deux anti-papes, Clément VII (Robert de Genève) et Félix V (Amédée de Savoie), et un empereur, Frédéric III de Habsbourg.

La période n'est cependant pas exempte de difficultés:
schisme au sein de l'Empire comme de la papauté, formation des états modernes secouée par des crises importantes, telle celle entre la France et l'Angleterre plus connue sous le nom de guerre de Cent ans. C'est ce que le grand historien néerlandais de la période, Johan Huinzinga, nommait "l'âpre saveur de la vie".
Et comme pour démentir cette atmosphère dominée par les guerres et les épidémies se développe un art chatoyant, raffiné et joyeux, qui tient compte du poids des jours et du changement des saisons, à l'image de ces peintures du cycle zodiacal qui envahissent les murailles des demeures princières comme les pages des manuscrits.
C'est à cet art que la Ville et la Province autonome de Trente ont voulu rendre hommage, au moyen de deux expositions tenues dans le Musée
diocésain et le château du Bonconseil.

Le premier nous convie à une promenade qui va du Piémont à la Slovénie, en passant par le val d'Aoste, le Valais, le Tyrol, la Vénétie, le Frioul et le Trentin, à la recherche de l'atmosphère des cours seigneuriales mais aussi des bourgs alpestres, des voyages des artistes et des oeuvres, du rôle des images et des dévotions populaires, des personnalités des peintres, des sculpteurs et des
orfèvres dont les productions ouvrent un nouveau chapitre dans l'exploration d'une nouvelle région de l'histoire de l'art européen. Voici les reliquaires "parlants", anthropomorphes, à l'effigie d'un saint, ou bien ceux représentant une église. S'y déploie la splendeur des matériaux employés, or et pierres précieuses, gemmes et perles, émaux, verre taillé, qui démontrent le
savoir-faire des orfèvres flamands, lombards, suisses, bohémiens, piémontais, comme celui des ivoiriers français, des verriers vénitiens et des faiseurs de camées de la Styrie. Stupéfiant de beauté et reproduisant les manches étroites et ornées de précieux boutons des pourpoints portés par les jeunes élégants d'alors, le bras reliquaire de saint Julien, en argent incisé et doré, reposant
sur une architecture d'argent. Ou bien le buste de saint Osvaldo, témoin de la dextérité des sculpteurs sur bois de Styrie. Plus loin ce sont des peintures religieuses, une fresque lombarde reproduisant une bataille chevaleresque provenant d'un château aujourd'hui détruit, un nombre impressionnant et de très grande qualité de sculptures en bois polychromes.

Une salle est consacrée à Georges de Liechtenstein, prince-évêque qui fit de Trente un haut lieu du gothique international. Ce noble morave, nommé évêque de Trente en 1390, important évêché après Vienne, sera sans cesse en lutte contre les ducs d'Autriche, prétendant ne répondre qu'au seul empereur. Ses relations avec la noblesse locale ne sont pas plus faciles, et en 1407 il est fait
prisonnier, destitué, et meurt en 1409,
peut-être assassiné dans sa geôle.
Ce personnage irascible autant que cultivé, comme en témoigne l'impressionnante liste des biens qui lui furent confisqués, est à l'origine de somptueux manuscrits comme de constructions nombreuses et de peintures remarquables. En témoigne le cycle à fresques des saisons, dans la tour de l'Aquila au château du Bonconseil, petite pièce sur les parois de laquelle se déploient le travail des
champs, les activités saisonnières de la vie rurale et les plaisirs champêtres de la cour, ordonnés, comme dans les manuscrits contemporains, autour de l'édifice castral résidence du prince. Avant de s'y rendre, le visiteur peut encore admirer une magnifique croix de chasuble et quatre fragments brodés des scènes de la vie et du martyr de saint Vigilio, patron de la cathédrale comme de la ville de Trente, provenant d'un parement de velours brodé d'or commandé pour son investiture à un brodeur bohémien. Le château du Bonconseil s'attarde bien évidemment sur la figure exceptionnelle du prince évêque, comme sur le monde chevaleresque de la fin du Moyen Age. Des fragments de tapisserie évoquent le décor des demeures seigneuriales, dans lesquels les princes s'entouraient des thèmes courtois alors en vogue, chasse, conversation amoureuse, déguisement et ballade sur des fonds de verdure mille-fleurs qui font entrer le jardin dans les salles sombres de ces austères logis. De la même façon, les fresques ici présentées rappellent l'importance, pour ces seigneurs, du monde du roman : histoire de Lancelot, souvenir des neuf Preux, épisodes de la guerre de Troie, tous les arts sont sollicités pour mettre en image l'imaginaire chevaleresque du temps. Ailleurs ce sont de précieux manuscrits, livres d'heures et chartes incroyablement ornées pour Georges de Liechtenstein. Ici des objets d'armurerie, extrêmement rares, rappellent l'omniprésence de l'activité guerrière, à laquelle fait face la dévotion aux statues des saints, vêtus comme d'élégants princes temporels, tout comme les madones ont ce déhanchement gothique bien peu modeste, tandis que des Christ exsangues tordus de douleur rappellent la piété flamboyante des derniers siècles du Moyen Age. "L'odeur mêlée du sang et des roses", pour reprendre encore une expression de Huinzinga synthétisant ainsi les contrastes singuliers de cette période, poursuit le visiteur le long de ces étroits et sombres couloirs qui s'ouvrent sur les trésors ici rassemblés et, au gré des ouvertures, sur la ville au pied des Dolomites.
L'exposition a aujourd'hui fermé ses portes, mais le château et ses fresques riantes sont toujours là, masse imposante qui domine une contrée dont les charmes valent un détour. Et la Province autonome de Trente a publié, pour l'occasion, un fort beau et complet volume sur le patrimoine médiéval artistique de cette région, qu'on conseille sans crainte aux amateurs.

Il Gotico nelle Alpi, 1350-1450
Trento (Italie), Castello del Buonconsiglio - Museo Diocesano Tridentino,
20 juillet-20 octobre 2002
Le vie del Gotico. Il Trentino fra Trecento e Quattrocento, Trente, 2002,
Beni Artistici e Storici del Trentino, Quaderni 8

1) Photographie de la couverture du catalogue
2) San Pancrazio (1380 circa)
3) Busto reliquiarui di sant'Osvaldo (1400 circa)