De l'exotisme stéphanois

par Christian Soleil

Si Saint-Etienne n'a pas la réputation d'être une ville exotique, le visiteur occasionnel en quête d'un cadre - la chose la plus rare au monde, selon Cocteau - qui évoque de lointaines contrées asiatiques arpentera avec bonheur la rue des Martyrs-de-Vingré, dans le quartier Saint-Jacques. Ce secteur chaud d'il y a quelques décennies, coincé entre le Centre-ville et la place Chavanelle, site de l'ancien marché de gros, a connu au début des années 1980 une réhabilitation globale à base de piétonnisation - élargissant ainsi le domaine d'action des dames qui en arpentaient originellement les trottoirs - et de développement intensif de l'activité commerçante.

Parmi les restaurants souvent sympathiques et "atmosphériques" qui déploient l'été leurs terrasses au coeur de ce que d'aucuns nomment déjà le Marais stéphanois, deux établissements retiendront particulièrement notre attention, pour leurs qualités culinaires bien sûr, mais aussi et surtout pour la chaleur typique de leur accueil.

Ceux de nos lecteurs qui détestent la courtoisie, cette intelligence de l'autre qui n'est décidément plus très à la mode sur nos terres occidentales, prendront soin d'éviter ces adresses, qui élèvent le sens de l'accueil au niveau des Beaux-Arts.

Le Bangkok, où le couple Choom sévit depuis plus de vingt ans, propose une cuisine diversifiée d'Asie du Sud-Est. Cambodge, Thaïlande et Chine y sont particulièrement à l'honneur. Les nems de la patronne ont des saveurs qui attirent une clientèle fort lointaine, et du Bô-Bhun rustique à la fondue thaïlandaise, c'est toute une harmonie de saveurs qui se décline sur le clavier des plaisirs de la bouche. Les clients sont aussi fidèles à la maison que cette dernière l'est à la qualité de ses préparations. Et à l'heure où les paupières se font lourdes, il faut voir Madame Choom plier ses piles de serviettes en papier en forme de lotus, une coupe de champagne à la main, ou battre les cartes d'un jeu qui la délivrera de quelque poétique superstition.

A deux pas, le Kyoto, moins méridional dans l'accueil et le style, fait le pari de la finesse et de la subtilité du goût. On se croirait au coeur du pays de Mishima et de Kawabata. Un rêve de luxe et de calme où les daurades, les thons, les saumons, les crevettes, font figure de belles endormies. Le doux silence, la discrète et simple harmonie de l'aménagement rappellent les jardins zen du temple Ryoan-ji. La vaisselle recèle des merveilles de coupelles fines, dans des blancs, du bleu, des céladon, des turquoise de toutes sortes. On avance entre les tables en plaçant ses pas avec précaution sur des dalles de bois où l'on croit voir poindre la mousse du Pavillon d'Or. En fermant les yeux tandis que le maître de céans vous prépare un assortiment de sushis, de makis et de sashimis, à moins que vous ne préfériez un barbecue coréen, vous contemplerez des nymphéas sur les pièces d'eau, en écoutant le goutte-à-goutte des cascades savamment aménagées et en tâtant de vos pieds nus les planches veloutées des demeures et des temples. La lumière tamisée, le goût de l'ombre du pays où le soleil se lève sans fin, l'écho lointain de musiques du kabuki, la fraîcheur de l'instant présent et de l'éphémère, la certitude de la prochaine submersion totale du Japon et du monde...

Le Bangkok : 04 77 21 92 29 – Le Kyoto : 04 77 21 74 26