Un avatar de littérature à l'estomac Par Dominique Dubreuil
Curieux type, ce Trazom, comme dirait Srellos. (Car Wolfgang-Amadeus Mozart aimait bien s'auto-définir en verlan). "Mystérieux Mozart", titre donc Sollers. Cela laisse espérer qu'en 245
pages on aura un peu avancé sur la voie du mystère, de ce qui est caché aux yeux des profanes comme des spécialistes.
Pour cela, Trazom est autopsié en trois morceaux, " le corps, l'âme, l'esprit ". L'examen commence (la moitié de cette phase d'autopsie) par un récit de voyage(s), où l'on voit
Sollers en différentes postures signifiantes: dans un taxi à Paris, dans sa mémoire de New-York, dans une escale à Shangaï, allant à un rendez-vous parisien, dans une écoute "au
bord de l'eau " (hélas, on ne saura si ce sont eaux dormantes ou vives, lac, étang, fleuve, mer ou océan), et en un long périple autrichien. En voyage, pèlerinage ou curieuse solitude
, Philippe Sollers tutoie sans ombre de fatigue Rimbaud, la Révolution, Lautréamont, le Divin Marquis (mieux que le divin Mozart, un roturier autrichien quand même), Hegel, Hölderlin, Hitler, Staline,
la Beauté, les Femmes, des femmes, " la petite mort orgasmique "… Nous foulerons donc le territoire d'Amadeus, de bonnes grosses vérités en guise de
biscuit (" Mozart est sans aucun doute le plus grand dramaturge ayant pris forme humaine ") et par fines approches de négativité ("Mozart pourrait parler
ainsi: Je ne suis ni monarchiste, ni anarchiste, ni nazi, ni freudien…" et on continue sur six lignes, toujours ça de gagné avant de conclure: " Je suis uniquement ce que je suis: cette musique.").
L'un des problèmes de ce livre, outre l'agacement toujours croissant que provoque en nous l'autosatisfaction d'un auteur étalé sans vergogne au milieu
du paysage qu'il est censé explorer, c'est que paradoxalement la musique de Mozart y est peu présente, et surtout peu écoutée. Sollers se limite aux
"grands opéras" (mais il n'aime pas beaucoup Idoménée, et il ignore ceux qui ont été écrits avant 1780) dont il fait une sorte de très long résumé sous un
angle qu'il estime moderniste, au Requiem, à la Messe du Couronnement et à celle en ut mineur, à quelques symphonies et œuvres de musique de chambre.
Rien sur des partitions qui auraient pu éclairer sa lanterne (y compris dans l'alcôve: l'air K.505, dédié à " Mlle Storace et moi ", pour voix, orchestre et
piano), sur les œuvres solitaires de piano (Fantaisies, Adagio K.540, Rondo K.511…) ou pour cordes (Trio K.563) . Si peu sur les concertos pour piano,
les quatuors. Et surtout, l'ensemble de ce qui est dit dénote, au delà de formulations désinvoltes qu'on dira poliment brillantes, une affligeante banalité
dans le commentaire (fût-il seulement métaphorique à défaut d'être para-musicologique), lui-même appuyé sur une information faible et datée en matière d'œuvres et même de discographie, voire sur de menues erreurs dans
le recours au texte (Dans la scène de la damnation de Don Giovanni, Mozart ne cite pas ironiquement Martini – il doit y avoir confusion avec le Padre
Martini, qu'il vit à Milan - et Paisiello, mais Martin y Soler et Sarti : il suffisait de se reporter au livret). Ce n'est certes pas toujours aussi plat que lorsqu'il évoque "une bénédiction sans bornes" pour le 2
e mouvement du concerto de clarinette, et décrète à plusieurs reprises une interprétation ou une œuvre "incroyable". Mais on a l'irritante sensation que l'auteur ne se sert pas, pour écouter,
du trésor que constituent des livres par ailleurs cités ou mentionnés en bibliographie (les Massin, Einstein, et surtout Hocquard, dont la lecture
agressivement spiritualiste de l'amour devrait pourtant le faire réagir). La paraphrase biographique, avec broderies psychanalysantes et libertinage
érudit, prolifère et finit par servir de fil conducteur de "l'enfance à la mort ". De longs travellings, gros plans et arrêts sur image (les opéras revisités; le
rapport au père, Léopold le besogneux tyrannique ; les interminables variations sur l'air de la correspondance scato-porno avec la cousinette…)
ne sauraient faire longtemps illusion. D'autant que certaines affirmations péremptoires font tout de même sursauter le lecteur le mieux disposé. Avec
Sollers, le romantisme est sorte de nunucherie (rapport aux femmes, bien sûr, et à la façon divinement-marquisienne de s'en servir pour faire catleya, pardon , spuni-cuni
, selon le nom de code entre Mozart et Constance; le " prude Beethoven " a écrit " l'opéra le plus ennuyeux " au monde, Fidelio; "l'héroïsme de Mozart est enjolivé par Schubert" ; l'avant-dernier siècle n'est
pas loin de redevenir comme chez un polémiste d'extrême-droite " le stupide XIXe ". Plus " incroyable " encore : nous apprendrons qu'"après la féerie de
la Flûte Enchantée, le grand sommeil de l'opéra va s'étendre sur la musique." (p.215, cela mérite la localisation précise). Et de citer à la barre de cette affirmation d'une hénaurmité flaubertienne…Tomasi di Lampedusa
(Le Guépard), en écho d'une autre autorité multi-révérée, la cantatrice Cecilia Bartoli, son tout, son héros qui n'en demandait d'ailleurs pas tant. Donc
Weber, Wagner, Verdi, Moussorgski sont à mettre franchement au cabinet, sans parler de la suite si on interprète bien l'oracle de cette obscure prophétie sur la mise en hibernation post-mozartienne.
Injuste? Bien sûr, il y a chemin faisant de belles éclaircies, par exemple du côté de la clarinette comme instrument de rêve ou de conscience du monde,
ou sur le rôle de Figaro dans Les Noces, ou sur l'aristocratie viennoise et sa " crétinerie " satisfaite. Mais à quel prix! Nous n'évoquerons qu'à peine des
gamineries crypto-lacaniennes sur "L'enlèvement hors des rails" ou (se voulant dogmatic-osé) "l'et homo factus est, qui est le vrai fœtus, une merveille" (il s'agit de la vocalise sur ces mots dans la messe K.427).
Et lassés d'entendre citer à tour de bras Les Illuminations, nous oublions de poser la question sur ce qui est une intuition viable : "Rimbaud et Mozart parlent de la même chose." Laquelle ?
Pour accéder au mystère de la musique mozartienne, voire de la musique en général, sans doute faudrait-il une modestie qui fait cruellement défaut à notre auteur, de surcroît venu après tant d'horribles travailleurs
sur Mozart qu'il devrait s'excuser d'ajouter sa bio-people logorrhéique sur papier glaçant aux vrais défricheurs, musiciens ou chercheurs textuels. Sans parler des poètes
qui, comme René Char, savent rêver en vingt lignes humbles et décisives sur le mystère Mozart. Pour finir, un scoop que Plumart est heureux d'offrir à ses fidèles lecteurs. En
réalité, Stéphane Bern et Frédéric Mitterrand avaient dans leur jeunesse fait des stages incognito à la revue Tel Quel, et ils ont légué à Philippe Sollers une
importante somme pour que l'auteur de Femmes et de Paradis 2 leur prête un jour sa plume enchantée. Le résultat est à lire chez Plon : Mystérieux Mozart.
Mais une variante du scoop suggère que Julien Gracq avait parié qu'au début du XXIe, un livre signé d'un nom célèbre, et largement salué par la presse
spécialisée, illustrerait sa théorie-pamphlet du début des fifties, La Littérature à l'estomac. Le résultat est à lire chez Plon: Mystérieux Mozart.
Les voies de la paresse intellectuelle, lorsqu'elles croisent celles de la révérence médiatique, sont insondables.
Philippe Sollers . Mystérieux Mozart . Editions Plon. |