Carn, une île du Finistère

par Florence Charpigny

Kloumet, digloumet…
On pourrait dire que l'île de Carn se situe dans le Finistère, plus précisément dans la commune de Ploudalmézeau-Portsall, à quelques centaines de mètres de la côte.
Que sa superficie est de 2000 m2 environ. Qu'un plateau y culmine à 12 m d'altitude, couronné par un tumulus. Qu'on y accède à pied à marée basse mais que, le niveau des eaux remontant progressivement, elle se fait un peu plus île chaque jour.

Carn est certes tout cela, mais bien autre chose encore. Un territoire mouvant, dans le temps et dans l'espace, que l'exposition qui lui est consacrée au Musée national des Arts et traditions populaires, à Paris, entend saisir dans sa matérialité… ou dans son immatérialité. Carn au statut flou, tour à tour île et presqu'île, à chaque marée nouée (kloumet ) et dénouée (digloumet), constitue une zone de transition entre terre et mer. Trop proche de la côte, l'île n'apparaît pas sur les cartes avant le XVIIe siècle, or ce sont les cartes qui contribuent à construire de la manière la moins aléatoire son histoire ; destinées à guider les navigateurs, à la pointe de la Bretagne - à la pointe de l'Europe - qui, avec des rochers dévoilés puis escamotés au gré des marées, a toujours constitué un passage dangereux, les cartes sont au fil des siècles de plus en plus précises. Or jusqu'où peut-on cartographier, et que peut-on cartographier ? Une abstraction de côte. Non pas le danger mais sa représentation, ce qui au fond participe à le produire. Les cartes exposées, leur code chaque fois ou presque différent, contribuent à montrer la violence qui reste liée au littoral et la lutte infinie des hommes pour se l'approprier. La toponymie en témoigne parallèlement: chaque roche, chaque trou, chaque grève a été nommé en breton, l'une des langues les plus anciennes d'Europe, transmis de génération en génération, mouvant comme l'île elle-même, Karn, terme qui à l'origine désigne le tumulus occupant son sommet, puis aujourd'hui l'espace entier, tandis que le cairn est dénommé Ar Moñtagn.

Voilà pour le premier volet. La trace d'une histoire vue de la mer. Mais Carn est autre chose qu'un contour abstrait.
Le second espace s'entend à décrire l'organisation spatiale du lieu, à reconnaître les monuments qui le composent à travers un parcours proprement initiatique:
le tumulus, qui l'ancre dans la nuit des temps, donne vie à la légende, attire le promeneur ; l'isthme, mouvant comme ses sables, qui livre ou ferme l'accès à l'île ; le grand rocher, qui se dérobe tout d'abord au regard mais, but final de la pérégrination, borne l'horizon ; ou encore la bête, rocher monolithique qui flanque l'île, mystérieux gardien des sépultures, imperturbable, immuable élément de ce paysage instable, fragile, capricieux. Vidéos, enregistrements sonores,  photos et empreintes graphiques surtout construisent paradoxalement un Carn insaisissable, mouvant là encore, ancré à des détails, des mousses, des lichens, des veines de la pierre. Hervé Jézéquel et Patrick Bramoullé utilisent également des procédés spectaculaires, d'une grande opulence esthétique, qui participent à dire le paysage sensible de l'île : les " flocages ", feuilles de papier citrate (qui noircit directement à la lumière, sans avoir à subir l'action d'un révélateur) posées sur la roche ou la mousse, exposées aux rayons de la lumière tout au long de la journée, laissent l'empreinte rouge sombre de leurs passages à travers le grain de la pierre, des feuilles, des tiges. Les " flottages ", grands films photos (20 x 25 cm) immergés en bordure de l'île la nuit, à marée montante, " sous la vague ", éclairés d'un flash puissant, enregistrent la trace de la lame de retour et des grains et débris qu'elle entraîne. Les " frottages " , enfin, autant d'images du toucher, empreintes graphiques prises à même le rocher  sur du papier sulfurisé frotté de craie, offrent les traces des cristaux, des veines, imprimées sur la feuille sous la pression de la craie.

A cette mémoire sensible des lieux - leur état, au sens premier, à un moment donné, en un lieu donné - répond la dernière partie, qui ressortit de l'ethographie et s'interroge sur la construction du lieu et ses usages à travers la mémoire des hommes.
A Carn, au fil du temps, ils ont laissé leurs empreintes; ils y ont été enterrés, y ont pêché, récolté le goémon, entretenu des troupeaux, construit un blockhaus et une tourelle à canon, fouillé le tumulus, lutté contre la marée noire (celle de l'Amoco Cadiz, en 1978). Ils y ont vécu et y sont morts, ont travaillé, rêvé, tenté de s'approprier le paysage au moyen de contes et de légendes, comme celle qu'y a recueilli Sébillot à la fin du XIXe siècle, la légende du seigneur Karn. Autrefois, sur l'île de Carn, s'élevait le château du seigneur Karn, sire solitaire aux oreilles de cheval, qui selon les versions tuait les barbiers réquisitionnés pour lui couper les cheveux, jusqu'à ce que le rusé Losthouarn ne lui tranche la gorge, étant ainsi le premier à sortir vivant du château ou, le même ne se montrant pas effrayé par l'aspect du seigneur, brise le sortilège : les oreilles d'âne tombent, et le seigneur reconnaissant en fait un haut dignitaire… Parabole de la différence, métaphore du lieu, mises en scène par le parti-pris muséographique : une borne multimédia et un système de fiches mobiles structurées à partir de termes de la navigation, qui déclinent les multiples approches de l'île, se renvoient les unes aux autres par des liens proposés, permettant ainsi au visiteur de créer lui-même son propre parcours.

Une exposition généreuse, qui multiplie les objets - des précieuses cartes du XVIIe siècle et des magnifiques herbiers d'algues des XVIIIe et XIXe siècles aux objets les plus quotidiens - et les points de vue, fait naître les sensations, lisible à de nombreux niveaux, produisant au total une grande richesse sémantique, et s'entendant à décrire dans sa singularité ce bout de terre semblable à nul autre sans l'épuiser. A déguster tous sens aux aguets, pour se laisser bercer, chahuter, chavirer.

A lire pour prolonger la visite, le superbe catalogue éponyme, publié aux éditions Créaphis.

jusqu'au 16 décembre 2002
Carn, rencontres en bordure du temps
Musée national des Arts et traditions populaires, Paris
http://www.culture.fr/culture/atp/mnatp/

1) Ile Carn vue de la mer. 2002
2) Commandant Devoir
Iles Carn, vers 1910, Cyanotype, coll. part.
3) Sous la Vague II ou Flottage,
positif inversible sous résine, 2001, ph. Hervé Jézéquel / Patrick Bramoulé, MNATP.