Dennis Cooper ou le dernier des justes
Par Jean-Paul Gavard-Perret "En nous, la sève terrestre, l'éveil... Les tourbillons te
délivrent, la plénitude habite la fragilité".Claude Pélieu Plusieurs clés sont possibles pour entrer dans l'œuvre "romanesque " iconoclaste de Dennis Cooper. L'enjeu du plaisir d'écriture est tout autre pour lui que la seule
éventualité de séduire un lecteur tant la violence, les obsessions frontales de meurtres ou de pédophilies par exemple créent un écart entre ce lecteur et un auteur qui revendique l'intime comme pierre d'achoppement de
son œuvre de fiction. Dans l'entrelacement de leurs strates, l'auteur de "Frisk
" - dont la traduction en France fut longtemps retardée – par-delà les expérimentations textuelles est en effet avant tout un autobiographe d'un genre particulier où Cooper apparaît tel un fils perdu dont la vie ne
tenait qu'à un seul fil : celui de l'écriture qui doit - ou devrait - permettre à l'errant de retrouver sa trace et sa trame à travers une mise en scène de ce qui, dans le continuum du roman comportemental américain
traditionnel, n'aurait pu demeurer qu'à l'état latent de "roman familial" mais qui, par le biais de l'autobiographie dégagée de sa gangue factuelle et par une écriture "expérimentale", devient bien plus que
cela. L'assemblage des textes et des événements de la vie de l'auteur en une systase de pièces génératrices choisies par la stratège ne purent cependant s'effectuer sans qu'au préalable tout un patient travail de
refonte et de refente se fût effectué. Travail que l'on ne comprend pas toujours étant donné le malentendu de textes mangés parfois aux yeux de la critique par une violence que celle-là taxe de gratuite sans un
comprendre l'enjeu. Il existe chez Dennis Cooper un travail de refonte et de refente pour une renaissance tant sur le plan existentiel que littéraire. Cette opération, très longue, s'est opérée par touches et
retouches successives dans le remaniement de chaque pièce ainsi refaçonnée, répartie, combinée en cette systase. Tout de la vie et de l'œuvre ont donc été à la fois démonté et remonté. C'est pourquoi, quoique
entièrement issue de la biographie, l'œuvre se constitue paradoxalement par-delà ce substrat. L'œuvre apparaît, et Frisk
le confirme, comme un vaste opus à travers lequel l'auteur dresse une carence ou plutôt la condamnation sans appel d'un projet primitif qui n'était au demeurant que l'instauration d'une autobiographie, d'une autobiographie de recouvrement.
L'échec du projet initial (écrire une autobiographie stricto sensu) qui lui tenait pourtant tant à coeur a été accueilli par l'auteur avec indifférence tant cet "échec" lui ouvrait de voies afin de
recouvrer sa voie et sa voix. Echec, tout relatif donc, qui, faisant de son aventure au coeur d'une Amérique désenchantée et désaxée une aventure intérieure, lui permit de comprendre que la pratique du texte n'était pas
au service de l'homme écrivant et écrivain mais appartenait à la fabrique textuelle comme si l'élément autobiographique dans la mesure où il s'inscrit échappe à un registre de l'existence pour rentrer dans celui de la
littérature. La transposition crée ainsi un autre moi, un moi forcément parallèle. La machine autobiographique est donc chez lui une machine "dé-formatrice" (Serge Viderman). Elle ne peut plus seulement jouer
le rôle d'un transfert de l'assouvissement narcissique et sort l'auteur d'un état d'auto-aliénation à une pseudo-vérité en mettant devant les yeux de lecteurs leur propres aliénations et leurs leurres de vérité. Cooper
a donc compris en particulier sous l'influence de Burroughs et d'un certain surréalisme (Dali en tête et bien plus que Breton) que l'autobiographie en sa matière de mémoire de recouvrement ne méritait plus la première
place. C'est pourquoi peu à peu le centre de gravité de sa recherche s'est déplacée vers ce que Roger Laporte nommait une "scriptographie", genre peut-être hybride mais capable à la fois de fourbir des armes
contre la fugue et la fuite de l'existence et d'ouvrir un supplément salutaire à l'autobiographie. Certes tout autobiographe "croit ne pas parler comme tout le monde" à la manière du Acis de La
Bruyère sous prétexte que sa matière est inaliénable puisqu'elle lui appartient en propre. Mais en faisant son autoportrait, l'autobiographe ne fait de lui qu'un portrait d'un double ridicule s'il méconnaît la validité
de la scriptographie, de ce transfert stylistique qui donne à sa matière un regard contre l'imposture de l'ego. Et, justement, pour Dennis Cooper il ne s'agit jamais de se montrer mais de se réapproprier dans une sorte
de partition complexe où, à côté de la ligne majeure, cohabitent des secondes et des tierces. Forcément évidé lorsqu'il s'inscrit en un continuum autobiographique traditionnel, le texte ne peut faire sortir que "la
voix parlante aphasique" et il fallut à l'auteur trouver le moyen, l'artifice de la faire gueuler et grincer autrement. Donc il ne s'agit plus pour l'auteur de Frisk
de s'abandonner au délice ou au délire autobiographique mais de récompenser cette matière afin de sortir du piège et du jeu du je, de son irréalisation, de son étouffement afin de décaler la matière première "malgré soi". L'œuvre de Cooper transgresse ainsi la biographie dans la mesure justement où elle ne l'enferme plus dans le sommaire registre de rassemblement événementiel en un réseau où les différentes pièces du puzzle du grand jeu - ou de grand métier - de vivre se succéderaient de manière chronologique. Elle s'ouvre au contraire à la pratique, au sens plein de l'écriture, dont l'élément biographique n'est plus qu'une matière première au service de divers mécanismes de dérèglement. Elle est reléguée à l'état de matière basique qu'il convient de faire parler hors de sa pseudo-évidence et de ses effets de réalité afin de découvrir "ce que ça cache". Cooper sait ainsi enrayer le flot égotique dont il organise la subversion en une suite de débrayages : son écriture devient vol et viol de l'autobiographie, elle est aussi un supplice et une supplique.
Frisk engendre donc une série de déplacements capables d'esquisser un "traité dans lequel le savoir est possible" selon la formule de Derrida. Ceux-ci permettent à l'auteur de Wrong
(titre emblématique !) de se déporter et de s'aventurer vers l'inconnu au risque de se perdre mais aussi de se retrouver au sein d'un chaos personnel et " sociétal ". C'est pourquoi le discours autobiographique de l'auteur répond à l'attitude du psychanalyste définie par Lacan: "offrir au dialogue un personnage aussi dénué que possible de caractère individuel". D'où cette effort et cet effet de cryptographie livrant un moins-disant de confession, pour un plus-disant de composition. Cooper crée ainsi une distance afin d'échapper à l'impérialisme de la pseudo-évidence. Et ses textes - dans leur mécanisme même - avancent armés afin d'arracher le sous-murmure ou le cri d'absence et aller vers cette langue qui est l'écho d'un dieu hors du ciel et déchu, un dieu perdu de père et mère, bref privé lui-même de repères...
La fabrique textuelle de Dennis Cooper dévia donc de sa trajectoire initiale. En fouillant le passé, en récupérant des manières de faire qui sont aussi des manières de voir les issues elle fonça vers un retournement.
La scriptographie devenait ainsi peu à peu l'autre versant de l'autobiographie : la dissolution de l'apparence du moi, sa négation, sa "dé-lisance" (Lucette Finas). Frisk en particulier (placé en exergue sous
le signe de Jean Genêt) creuse le temps et devient selon Nick Tosches comparable à "une fourmilière " dans laquelle le silence se plante d'épieux d'un fragment à l'autre. L'imprononçable prend alors corps (à tous les
sens du terme) en un harcèlement qui n'est pas une singerie du monde "à la Burroughs " mais qui répond à l'appel d'un autre écrivain de la Beat Génération, Claude Pélieu récemment disparu : "En nous, la sève
terrestre, l'éveil... Les tourbillons te délivrent, la plénitude habite la fragilité". D'un bord à l'autre Frisk Cooper propose ainsi l'écart, l'écartement, la déviance. Des murs et murmures de l'évidence tout se
déchire. Et probablement à travers son écriture l'auteur oriente sa propre histoire vers une autre histoire. A ce titre son œuvre - au coeur même parfois de ce que d'aucuns considèrent comme l'abject ou l'ignoble -
représente une levée d'écrous en inscrivant une langue dans la langue. C'est ainsi qu'à sa manière Dennis Cooper est le dernier des justes (non au sens moral mais au sens géométrique du terme). Le langage changé en bête
fonce vers la cassure, vers un espace de nudité dont il est l'entaille. Issu du monde et ne cessant d'en vivre la fin (qui n'est ni une fin de non-recevoir ni une fin débouchant sur un pur néant) l'auteur cherche ainsi
dans la matière autobiographique cette frontière derrière laquelle se dessinent des formes ne réduisant plus - malgré les apparences et ce que l'écrivain en dévoile - l'homme "à sa merde, à un état de semence par
procuration" (Artaud). La semence ici c'est l'écriture qui croît par-dessus le corps (homosexuel). Elle tisse à partir de là des voyages pour devenir un réceptacle à tout ce qui pourrait disparaître. De
"lettre morte" (Beckett) elle devient poids, dessine un seuil, trace des sillons parallèles qui creusent le coeur occulte et malade du monde made un USA et mondialisable pour une renaissance. |