Jacques Ancet, Le fil de la joie,

Par Jean-Paul Gavard-Perret

Au début comme à la fin il y aura la femme :
 "Tu m'as fait l'autre de mon image
une flamme brutale un peu d'eau dans ta main
presque rien".

Dans le jeu précis du poème, en ses enjambements parfois perfides, Jacques Ancet rend hommage à la dernière d'entre elles qui, d'une certaine manière, renvoie à la première si l'on en croit l'allusion dans le texte qui clôt Le fil de joie. Là encore le titre n'est pas sans clin d'œil, sans dérive possible - celle entre autre que nous tend la psychanalyse. On se souvient, chez Freud, de la fameuse scène emblématique de la bobine et il ne manquerait qu'un "s" à "fil" pour que tout se déroule en un retour amont. Mais passons. Ce serait faire dire à l'auteur ce qu'il ne dit pas - ou presque. Ce qui compte demeurent ce franchissement de frontière et la modification des manifestations visibles du monde que provoque un amour en son pouvoir à changer notre capacité d'être. Dans cette perspective et contre les scénarios d'usage, Ancet ouvre à une autre réalité concrète :
"Les paysages sont l'étrange qui nous délie
mais tu demeures leur lumière".

La femme aimée ouvre donc à des univers qui ne sont plus de simples miroirs de notre manière d'envisager notre rapport au monde et l'auteur rappelle par son chant un processus de destruction du fétichiste des apparences.
Il faut donc prendre ce texte comme une propédeutique ou un manuel de "savoir vivre" et de reconnaissance. La femme aimée nous offre la seule confrontation communicante avec l'altérité qui nous donne du sens. Jacques Ancet nous indique la seule voie de délivrance à travers son hommage à son propre "objet" ou plutôt "sujet" d'amour. Et si comme écrivait Picasso "on écrit avec des mots. Malheureusement", le poète haut-savoyard sait les mettre en existence majeure à travers ses constructions lyriques qui les transcendent. C'est en cela qu'il reste un auteur rare. Tout se dit chez lui avec simplicité d'une construction plus savante qu'il n'y paraît. Cherchant la plus simple expression, il sait offrir une sorte de nudité d'âme. D'où la force et l'exception de ses textes car à la fois peu de monde a une âme et peu de poètes ont la capacité à faire sortir le secret essentiel. A l'inverse "moi je dis rien même l'obscur ne nous séparera", écrit l'auteur, c'est sa manière d'affirmer que jamais la messe sera dite. Qu'il en soit remercié car l'amour n'est peut-être que cela : l'existence séparée et sacrée qui rappelle la vie avant le jour et avant le langage.

Jacques Ancet Le fil de la joie, Editions La Porte, Laon, non paginé.
 
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