Mythologie Viking (1)

Par Christian Soleil

Les Vikings étaient des Scandinaves rendus célèbres dans toute l'Europe pour leurs nombreux raids au IXe et au XIe siècles. L'histoire les dépeint souvent comme des créatures assoiffées de sang, des sauvages passionnés et violents qui semèrent la terreur en Angleterre et sur les côtes de l'Europe pour satisfaire leur volonté de domination. Le moine anglais Alcuin écrivait à leur sujet : "Notre pays n'avait jamais souffert autant sous l'influence d'une race païenne" Les Vikings étaient des gens féroces, animés d'un profond désir de richesse, de pouvoir et d'aventure, encouragés par le roi Harold Ier à partir à la conquête de nouveaux territoires. Ces Scandinaves eurent une influence considérable dans le Nord de la France, où ils commencèrent de descendre les rivières avec leurs drakkars, mettant à feu et à sang, entre autres, les villes de Rouen et de Paris, détruisant toute forme de navigation et de commerce qui avait pu s'y développer. Leurs navires étaient spectaculaires, les plus somptueux jamais construits à l'époque, capables de parcourir de très longues distances. A la fin, leur quête effrénée d'aventure, combinée à des problèmes de surpopulation et de société en Scandinavie les conduisit jusqu'aux Amériques et au Groenland, où ils effectuèrent plusieurs raids avant de s'y installer, montrant très peu d'égards pour la culture et la religion des autochtones.

Ces activités contribuèrent à donner aux Vikings leur réputation sulfureuse et sanguinaire. Une vision qui n'a guère changé au fil des siècles. Ces grands hommes grossiers parlaient un langage étrange. Leur brutalité et leur absence de considération pour la chrétienté en Europe confortèrent leur image de créatures dépourvues de toute culture, et sans doute de toute croyance religieuse. Très peu d'entre eux savaient écrire, et la plupart des informations d'ordre religieux, spirituel ou culturel se transmettaient de bouche à oreille, ou à travers l'expression artistique. Ils transportaient très peu de choses pouvant expliquer leurs origines et leurs convictions personnelles ; ils ne disposaient pas d'un panthéon évident ni de système de croyance ou d'écriture. Aussi fallut-il de nombreuses années avant que leurs nouveaux pays d'accueil puissent développer une réelle compréhension des religions et de la mythologie des Vikings.

Il n'existait pas de religion unique commune à tous les peuples teutons et scandinaves, mais les descriptions que l'on trouve dans les textes islandais montrent assez clairement une similitude de figures polythéistes. Dans les temps anciens, deux groupes de dieux étaient adorés, les Aesir et les Vanir ; par la suite ils furent réunis pour former un seul panthéon de douze déités principales, dirigée par Woden (Odin) et incluant Tiw (Tir), Thor (Donar), Balder, Frey, Freyia, et Frigga.  Ils vivaient à Asgard, dans le palais Valhalla, où Odin et ses jeunes guerrières (les Walkyries) donnaient d'immenses banquets en l'honneur des héros décédés. Contrairement aux dieux de la plupart des religions,  les anciennes déités nordiques étaient soumises au Destin (représentés par les Norns) et la tradition voulait qu'ils soient condamnés à périr dans une destruction finale opérée par les forces du mal représentées sous la forme de géants et de démons sous la houlette de Loki. Après une bataille sauvage à Ragnarok, l'univers disparaîtrait dans un vaste incendie. Mais de cet anéantissement surgirait alors un nouveau cosmos, et une nouvelle génération de dieux et d'humains vivrait côte à côte dans une parfaite harmonie.

Il existait un certain nombre de rituels, dont la plupart n'ont pas résisté à l'épreuve du temps. Rites magiques et prières en tous genres jouaient un rôle majeur dans la vie quotidienne de la plupart des peuples. Le christianisme s'établit assez tard en Scandinavie. Le Danemark adopta cette religion seulement au Xe siècle, tandis que la Norvège se convertit légèrement plus tard et la Suède quelque cent années après. Les Vikings devinrent officiellement chrétiens autour de l'an 1000, mais il est probable que les groupes qui participèrent aux invasions furent influencés beaucoup plus tôt. L'avènement de la chrétienté modifia bien évidemment l'éthique et les rituels des Vikings. Mais il importe de comprendre que la mythologie des Vikings n'était pas intrinsèque à leur religion, contrairement à ce qui se passe dans beaucoup de cultures. Il était donc tout à fait possible pour eux d'adopter la religion chrétienne tout en continuant d'adorer leurs déités familières. Frey pouvait ainsi continuer d'encourager la fertilité sur leurs terres et cohabiter, si l'on ose dire, avec le Christ, généralement peu impliqué dans les contingences domestiques. On a souvent dit et écrit que les Vikings furent prompts à devenir chrétiens parce que leurs dieux n'étaient pas infaillibles et pouvaient être influencés par des occurrences environnementales hors de leur contrôle ou par le destin. L'invincibilité du Christ pouvait en effet exercer une attraction sur ces peuples qui combattaient pour placer leur foi dans quelque chose ou quelqu'un capable de maîtriser les événements  et les éléments de leurs régions nordiques. Certains pensent que le mythe chrétien pourrait avoir été intégré dans le mythe nordique, mais comme il reste très peu de traces des mythes les plus précoces, il demeure très difficile de savoir ce dans quoi les Vikings croyaient.

Le terme mythologie prend des significations différentes selon les cultures. En général, il s'agit de l'ensemble des mythes communs à un peuple, ainsi que de l'étude scientifique de ces mythes, que l'on peut décrire comme des histoires traditionnelles survenues dans un passé immémorial et incluant une dimension surnaturelle. Dans les cultures les plus anciennes, les mythes avaient pour principale fonction d'exprimer et d'expliquer des événements aussi essentiels que la création de l'univers et de l'humanité, l'évolution de la société, ou le cycle de la fertilité agricole. Les légendes, par opposition aux mythes, sont supposées contenir des éléments historiques avérés. De nombreuses théories ont été avancées pour expliquer les mythes. Les théologiens les ont souvent considérés comme des prémonitions ou des détournements des Ecritures. Sir James Frazer, dans son The Golden Bough (1890) suppose que tous les mythes sont originellement reliés à l'idée de fertilité dans la nature, avec la naissance, la mort et la résurrection de la végétation comme motif récurrent.

 

Mais en fait, il est probable que les mythes se sont tissés au départ sur des faits historiques, des personnages réels  et des lieux qui existèrent vraiment. Dans cette forme-là, ils sont donc des légendes, sans doute exagérées, transformées pour constituer des récits plus excitants, mais construites dans le but de présenter le message moral d'un événement qui faisait sens pour ceux qui le vécurent. Il y avait aussi des contes populaires, qui sont des histoires d'enchantement, de tromperie et de ruse, au sein desquels les dieux et déesses vivent côte à côte avec des animaux, des géants, des nains et des trolls. Les contes populaires sont fondés sur la magie, et ils servaient surtout à expliquer des phénomènes par ailleurs incompréhensibles et souvent effrayants pour un esprit sans formation scientifique. Les contes populaires permettaient ainsi de comprendre le vent, les arbres, le temps qu'il fait, les échos, les fantômes, et les saisons. La mythologie des Vikings ne constitua jamais une représentation directe de leur religion, et l'origine de nombreuses croyances fut écartée dans la constitution de leur légende. Dans son ouvrage Northern Mythology, Kaufmann écrit : "Son œil se fixa sur les montagnes jusqu'à ce que les sommets enneigés prennent forme humaine, et le géant des rochers et de la glace descendit d'un pas lourd ; ou bien il considérait longuement la splendeur du printemps, ou des champs d'été, jusqu'à ce que Freyia s'avance avec son collier étincelant, ou Sif avec sa cascade de boucles dorées".

Il semble y avoir une acceptation presque désabusée du fait qu'ils auraient inventé eux-mêmes leur propre mythologie, et que les événements qu'elle rapporte ne seraient pas fondés sur des réalités gardées en mémoire. H.A. Guerber, dans son ouvrage The Norsemen écrit : "Les traits les plus distinctifs de cette mythologie sont un humour particulièrement lugubre, que l'on ne trouve dans aucune autre religion, et la sombre menace de tragédie qui la traverse de bout en bout, et ces caractéristiques, qui touchent les deux extrêmes, influencent très profondément la littérature anglaise".

Certains de leurs mythes reflètent une vague religiosité. Il y a des mythes philosophiques, évoquant des sujets qui nous concernent tous.  Ils traitent de la conception du monde, de la vie et de la mort, des dieux et de l'état de divinité. Ils peuvent illustrer des questions relatives à une tribu, une culture ou un peuple spécifique, justifiant ainsi des rituels, des superstitions ou des coutumes. Les Vikings vivaient sur un territoire très vaste, rude et hostile à l'extrême, où la Nature conspirait pour les maintenir dans une nuit éternelle ou les brûler dans un jour sans fin. Rien d'étonnant si leur mythologie est souvent centrée sur le combat de l'homme contre les éléments naturels. Le paysage pouvait être une immensité aride et glacée, brillant dans l'obscurité tandis que des montagnes acérées lançaient leurs hauteurs vers le soleil de minuit, de grandes vagues froides projetant avec violence les icebergs contre la côte accidentée. Puis il finissait par reprendre vie, les plaines et les collines explosant d'une verdure qui frémissait sous un ciel d'été rendu intense par la chaleur extrême. Les contrastes du climat et de la géographie scandinaves  sont reflétés par la mythologie dramatique de ce peuple. Gwyn Jones, dans The History of Vikings écrivait : "Les étendues immenses et planes du Jultand balayées par le vent, les forêts qui résistent à la hache et coupent du monde le centre de la Suède, [...] la montagne sauvage du Keel, la toundra hostile et glacée du Nord, et peut-être par-dessus tout les fjords, les îles et les cours d'eau tumultueux de la côte ouest norvégienne - quand on ajoute à cela la distance, le froid et l'obscurité intimidante de l'hiver, quand on ajoute, aussi, le drame du pouvoir et de l'illusion de la grandeur qui construisit et déconstruisit et fracassa encore et encore les royaumes du Nord bien avant la période des Vikings... on voit bien que la Scandinavie n'aurait jamais être la pouponnière des gringalets" Les êtres et leur terre partagent donc une même personnalité grandiose et tragique. Il est aisé de comprendre pourquoi les Vikings croyaient que la terre était le produit du feu et de la glace, et pourquoi les dieux pouvaient être faillibles, et se trouver à la merci des autres. Il est encore plus simple de saisir pourquoi leur sens du drame est si raffiné mais sa réalisation paradoxalement si rude.

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