Mythologie Viking (2)

Par Christian Soleil

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Les mythes et légendes des Vikings sont parvenus jusqu'à nous par trois sources principales, bien que ce qui est à notre disposition soit très incomplet, et que toute théologie en soit absente, bien qu'elle ait dû exister en lien avec leurs croyances mythologiques. Jones écrit : "... [la religion] expliquait la création du monde, et préparait les événements à venir. Elle fournissait des mystères aussi transcendants que celui d'Odin pendu neuf nuits durant à un arbre plié par le vent en guise d'auto-sacrifice, et des objets de vénération aussi crus que le pénis embaumé d'un cheval. Comme les autres religions elle réjouissait les dévots avec sa révélation d'une vérité cachée, et contentait les êtres les plus conformistes avec ses événements sacrés ou conviviaux. Il y avait un dieu pour ceux qui vivaient de la sagesse et du fonctionnariat, de la guerre et du pillage, du commerce et de la marine, ou de leurs propriétés foncières. Poète, voyant, forgeron, médecin, agriculteur, éleveur, roi, brasseur, chacun disposait d'un dieu avec lequel se sentir en sécurité ; guerriers, skieurs, femmes stériles, futures mariées, tous avaient une déité vers laquelle se tourner en cas de besoin. En outre, les pouvoirs, attributs, et fonctions des dieux se chevauchaient avec tellement de générosité que l'homme d'Odin, de Thor, de Frey ou de tel autre divinité était certain d'être protégé dans tous les aspects de sa vie et de sa mort.

La première grande source des mythes et légendes des Vikings est le Poetic Edda*, un ouvrage rédigé en ancien islandais qui constitue la meilleure collection de littérature scandinave classique : trente-quatre récits héroïques et mythologiques, de longueurs différentes. l'ensemble fut écrit dans la deuxième moitié du treizième siècle, après la conversion des Vikings au christianisme. Ainsi, il n'est pas exclu que ces textes aient subi l'influence de cultures et de croyances extérieures. Bien que le Poetic Edda ait été rédigé après l'avènement du christianisme, il n'est pas évident de déterminer avec certitude à quelle époque furent composés les poèmes qui le composent. Certains datent clairement de l'époque pré-Viking, quand d'autres se réfèrent à la période qui suit l'entrée de la civilisation scandinave dans le Moyen-âge. Comme le suggère le titre, tous ces travaux sont de nature poétique, composés en vers, mais c'est bien le seul lien véritable qu'on puisse trouver pour les unir. Ils ont en effet très peu d'éléments en commun, et beaucoup de ces poèmes s'avèrent même tout à fait obscurs. Guerber écrit : "Les croyances religieuses du nord ne sont pas reflétées avec une grande exactitude dans Elder Edda. En fait, seul un travestissement de la foi de nos ancêtres a été préservé dans la littérature scandinave. Ce précurseur de la poésie aimait l'allégorie et son imagination se frayait un chemin parmi les conceptions de sa muse fertile... Il ne nous est rien dit des rites sacrificiels et religieux, et tout ce qui ne favorise pas un traitement artistique est volontairement omis... Ce texte est considéré comme la précieuse relique des débuts de la poésie nordique plutôt que comme une représentation des croyances religieuses des Scandinaves. Ces fragments littéraires portent de nombreux signes de la période de transition dans laquelle la confusion entre l'ancienne foi et la nouvelle apparaît au plein jour.

Beaucoup de ces poèmes sont narratifs. Ils prennent souvent la forme d'une parabole ou d'un proverbe. On y trouve également des travaux autour des rites, de la mystique et de la magie, décrivant des chants, des incantations et des conseils de guérison.

La deuxième grande collection de matériaux mythologiques est la Prose Edda, probablement écrite autour de 1222 par Snorri Sturluson, un riche fermier au service du roi norvégien Hakon Hakonarson. Il était aussi poète, et surtout un homme de haute éducation. La Prose Edda forme un traité de l'art de la poésie islandaise en même temps qu'un abrégé de mythologie Viking. Le livre se compose de quatre parties, mais c'est la dernière, le "Hattatal", ou "Liste des formes de versification" qui a fourni la plus grande partie des informations disponibles sur la mythologie. Elle explique en effet l'allusion mythologique commune dans les vers traditionnels, pour permettre aux poètes désireux de la recréer d'interpréter les faits correctement.

R.I. Page, dans Norse myths écrit : "Snorri aussi était chrétien, et il pouvait difficilement rapporter de tels récits comme s'ils étaient vrais, surtout les contes relatant les aventures des dieux païens. Il prit donc une certaine distance avec le sujet. Il composa un prologue plein d'observations anthropologiques : comment dans les temps primitifs les hommes réalisèrent qu'il y avait un ordre dans l'univers, et en déduisirent qu'il devait y avoir une règle ; comment la plus magnifique des communautés anciennes était Troie en Turquie, avec douze royaumes dotés chacun d'un prince aux qualités surhumaines, et un très grand roi pour couronner l'ensemble..."

Snorri cite fréquemment le Poetic Edda, et à maintes reprises développe des idées et des concepts philosophiques présentés mais jamais menés à terme dans le premier ouvrage. Le principal échec du livre réside dans le fait que Snorri ne parvient jamais à situer la mythologie des Vikings dans quelque contexte religieux que ce soit, en expliquant les aspects théologiques et cultuels. Ses écrits sont influencés par son adhésion au christianisme, et il adopte fréquemment une position chrétienne orthodoxe, identifiant les dieux et héros païens déifiés par leurs adeptes eux-mêmes païens et donc ignorants.

Mais l'ouvrage est vivant, spirituel, et il regorge de détails splendides ; pour l'essentiel, il s'agit d'un récit narratif dans lequel un chef appelé Odin conduit une armée conquérante en Suède, où il est accueilli par un roi du nom de Gylfi. Gylfi pose une série de questions aux Aesir, comme on nommait les conquérants, et ces questions et leurs réponses sont rapportées dans la Prose Edda, sous la forme d'une succession de traditions, de contes populaires et de légendes.

La troisième source principale de la mythologie Viking est le travail des poètes de cour ou "skalds". Les poèmes "skaldiques" sont constitués d'un mélange d'événements contemporains parsemés de récits de la période Viking jusqu'au Moyen-âge et à l'avènement du christianisme. Là encore, comme ces textes furent rédigés après la conversion au christianisme, la fabrication du mythe a souffert d'altérations, et il est peu probable que la transmission de la tradition orale ait été très précise et très juste. Mais il y a un grand nombre de contes mythologiques qui constituent le sujet des poèmes "skaldiques", et on trouve dans cette mouvance un certain nombre de très grands écrivains ; cependant, il s'agit d'une poésie souvent très élaborée, à la limite d'une certaine prétention technique qui n'en facilite pas toujours la lecture.

Jusqu'à présent, on n'a pas très bien compris les mythes et la religion du Nord, en partie parce qu'aucune transcription véritablement fiable n'existe, mais aussi parce que leurs modes de rituels n'étaient pas motivés par une piété conventionnelle, ce qui les rend plus difficiles à appréhender. Leur culture, leur religion et leur idéologie étaient de tradition païenne : les saisons, les terres, et tous les aspects de la vie quotidienne étaient réunis dans un panthéon de dieux et de déesses qui en avaient la parfaite maîtrise. La plupart des dieux étaient reliés entre eux, la plupart pouvaient contribuer à la lutte sans fin contre les éléments et la géographie brutale. Finalement leur mythologie s'évanouit et il n'en resta guère plus que de la littérature. Comme l'écrit Eric Sharpe : "...les vieux mythes échouèrent parce qu'ils manquaient de consistance et de sérieux. Odin était un traître, pas le Christ. Thor pouvait être dupé. Pas le Christ... la vieille religion n'avait pas de centre, ni en terme de rituels ni en terme d'organisation. C'était un conglomérat d'éléments et de fonctions séparés, qui nous surprend encore aujourd'hui. Mais il y a souvent une certaine nostalgie pour ces hommes et ces femmes qui pouvaient, au moins pour un temps, affronter le destin et sacrifier au culte de Thor, parce qu'ils croyaient dans leur propre force"

Jusqu'où est-on dans l'authentique légende des Vikings ? Il est certes difficile de l'affirmer. Ce qui est certain en revanche, c'est que les sagas et les mythes existants font la part belle au drame, à la passion et à un humour sombre. Si le rôle du mythe est de dépayser et de distraire, alors il a sûrement réussi, quelle qu'en soit la source.

Fulham, Londres, 20 - 21 décembre 2003.

*Poetic Edda, également appelé Elder Edda
 - Les extraits de Northern Mythology, The Norsemen , The History of Vikings et de Norse myths
sont traduits par Christian Soleil -