Les deux sœurs et les trios Par Dominique Dubreuil C'est au CNSM encore qu'a lieu une
importante célébration sur deux compositrices ou recréatrices, les sœurs Nadia et Lili Boulanger dont la marque sur le XXe est indéniable. Lili fut la première femme à remporter le
prix de Rome, mais elle mourut en 1918, à 24 ans (Pergolèse quitta ce monde à 26 ans), laissant déjà une œuvre de très haute qualité spirituelle. On jouera son "Pie Jesu" et son Psaume
24, en compagnie de Monteverdi, Debussy, Schütz, Stravinsky ou Poulenc. Ces échos seront entendus aussi par rapport à l'immense travail que sa sœur Nadia put mener à bien durant sa longue vie (1887-1979), pédagogue
infatigable qui étendit sa recherche de Moyen-Age en modernité, forma des dizaines de chercheurs-interprètes, de créateurs dont elle sut ne pas conduire
autoritairement la vocation mais qu'elle éveilla sans trêve à toutes sortes de musiques. Ses interlocuteurs ne s'appelaient pas "seulement" Stravinsky, mais
Valéry ou Saint-John Perse. Baroque, extra-européen, rien n'échappait à sa curiosité en des temps où le cloisonnement jaloux demeurait souvent la règle.
Le CNSM de Lyon détient un fonds d'inépuisable ouverture d'esprit dont il entend bien faire, selon le vœu de la musicienne, qu'il s'ouvre constamment: la
bibliothèque de Nadia Boulanger sera au centre topographique et intellectuel de la semaine dans laquelle trois concerts, un colloque et une exposition mettront en évidence le rôle joué par "les deux sœurs "
- Du 24/02 au 27/02/04, Salle Varèse et Centre Culturel d'Oyonnax –
Tiens, on se dit que la bonne, la grande Nadia eût aimé encourager un effort comme celui des Temps Modernes… Ne se fût-elle pas amusée d'aller
écouter le concert du Xe anniversaire de ce groupe lyonnais – où les fonctions de chaque instrumentiste s'inscrivent justement dans la pédagogie musicale, au
CNR ou au CNSM -, sous les écrasantes dorures néo-baroques du Grand Salon de l'Hôtel de Ville? Là où on a l'impression que le ciel stuqué va vous
tomber sur la tête et les murs décoratifs vous broyer en une mort sucrée de mille-feuilles, les Temps Modernes invitaient à regarder ailleurs et autrement,
en cinq prélèvements dans leur répertoire contemporain. Ailleurs que dans l'hexagone: plus encore que les Lotuses un peu prolixes de Jonathan Harvey,
qui se fait ici spiritualiste et symbolistement fleuri, on est captivé par le langage orient-occident, la calligraphie timbrique, l'énonciation abordable mais subtile,
la séduction pudique de Toshio Hosokawa ( Vertical Time Study). Et "parmi nous", quel joli choix en habit d'Arlequin! Côté cour acousmatique regardant
vers le jardin instrumental, Frédéric Kahn joue sur les antithèses de timbres, les petits tourbillons et une basse continue d'éternel retour qui rappelle à quel
degré d'imprégnation est parvenue l'écriture issue du continuum électronique. Côté jardin clos sur sa recherche intérieure, Pascal de Montaigne, dans la poursuite obstinée de ses Sarn (V, puis VI) explore le secret
probablement douloureux et nécessaire à l'approfondir de toute musique intime. A l'inverse, le 3bis, rue d'insister, terminait dans le cocasse; drôle mais un peu
longuette, cette partition de Philippe Leroux démontrait au moins que les si raffinés instrumentistes de T.M. sont désormais à même d'affronter dans l'espace la mise en scène du théâtre musical. (18/12/03).  Que "la chambre" est belle, surtout quand les
interprètes s'y tiennent pour honorer les auteurs, interroger les partitions et le sens même de l'Art! La musique occidentale (savante ) elle-même s'est forgé un concept pur dont le modèle le plus achevé
tient dans le quatuor à cordes. Sous ce regard de haute exigence le trio avec piano semblerait déjà disperser les pouvoirs, si tant est que l'abstraction réside au sommet de la pyramide (et à ce jeu il
faudrait déclarer Malevitch encore "supérieur" à Kandinsky). Trois expériences récentes de concerts aident à réfléchir, et surtout exigent la mémoire active. En écho dominical à ses concerts avec l'ONL (15 et
17 janvier), Emanuel Ax se mêlait à deux solistes de l'Orchestre, la violoniste (et "kapelmeister") Jennifer Gilbert et le violoncelliste Nicolas Hartmann dans
Schubert. Sous la direction de David Robertson, il avait auparavant visité le 17e concerto de Mozart, lui imprimant sa poésie – elle-même parfois en un
certain décalage avec l'impulsion quelque peu intrigante ou irrégulière, et d'ailleurs nullement indifférente, du chef américain. David Robertson est manifestement plus au naturel dans l'énergie optimiste,
généreusement ouverte à tous les vents…de la Création du Monde (Milhaud), plus élégamment dansant avec le 3e degré de la Symphonie Classique
(Prokofiev), et surtout sculpteur de matière et d'espace sonores dans l'adaptation (par Bartok même, et pourtant discutable) de la Sonate pour deux pianos et percussions; et là, la pianiste Yoko Nozaki
et les percussionnistes ONL ( Thierry Huteau, Stéphane Pelegri) rejoignant en solistes Emanuel Ax faisaient merveille. La merveille des profondeurs, c'était donc le lendemain, en trio. D'abord pour
une de ces Sonatines (trop minimisées par la tradition) où le jeune Schubert exalte de "divines brièvetés", en y laissant d'abord sentir la si précieuse lumière
des après-midi d'été à la montagne: la noblesse d'attitude musicienne, la cordialité ensoleillée d'Emanuel Ax et de Jennifer Gilbert faisaient accéder à
ces appels de la toute la mémoire heureuse du monde (ah! la mélodie délivrée de servitude que le violon inscrit au cœur de l'andante!). Puis le Trio en si
bémol, où Nicolas Hartmann apportait la densité réfléchie, le "parfois presque trop sérieux" mais d'une grave beauté de sa lecture instrumentale. On ne
soupçonnait aucune subordination des "cordes" au piano (et ç'aurait pu être, involontairement, par l'autorité soliste d'Emanuel Ax): au contraire, c'était
volonté, à travers les quatre mouvements, de dissoudre le chant et le temps, de ne plus faire qu'une matière avec ces deux catégories que la Raison ordonne
de distinguer. D'y ressentir avec intensité les moments parfaits et quasi-fugitifs de chacun dans le discours musical (tel exquis ralenti-et-accent du pianiste
dans le laendler qui délicieusement chaloupe; les pianissimi impalpables de la violoniste, sans frontière avec le silence; l'énoncé noble mais abandonné du
violoncelliste à l'orée de l'andante…) n'empêche en rien de sentir que ce trio, où souvent paraît l'idée de "mer calme et heureux voyage" (cette mer que
Franz Schubert n'aura jamais contemplée qu'en désir), ne délivre tous ses pouvoirs que par un abandon délibéré à des éclairages changeants, comme si
les trois voyageurs, bien sûr sans hiérarchie, se laissaient fasciner par la route liquide, regardant toujours le sillage et craignant presque le triomphe de l'arrivée au port.
N'est-ce pas encore une histoire de périple maritime, mais d'une matière tellement autre, que content les instrumentistes (et vieux complices d'aventures) dans le 1er
Trio de Schumann? Régis Pasquier, Roland Pidoux, Jean-Claude Pennetier paraissent avoir été désignés de toute éternité pour s'assembler, sans abdiquer la personnalité de chacun: les coups de dague du
violoniste ou ses gémissements tendres, l'archet enclin au rêve et à la gravité du violoncelliste, les carillons transparents ou les chants profonds, parfois
angoissés du pianiste… Car le c(h)oeur est unanime, innombrable dans l'allegro initial où Schumann semble proférer un inlassable, extasié "Je te salue,
vieil océan", ce lieu du ressourcement de forces pressenties – qui, c'est-à-dire Schumann, le sait alors? – comme menacées, d'autant plus urgentes pour
mieux cimenter l'être. Les enjeux, là, sont extrêmes, et tout autant dans le Lento , où la sensation devient physique de côtoyer l'abîme, en des murmures.
Quant au Trio de Chausson, qui pourrait après avoir écouté les trois Français en nier le caractère absolument original dans son temps: mais plus encore que
les véhémences emportées qui jalonnent son parcours de probité – Chausson ne transige pas avec la passion montant comme lave, et pourtant l'époque est
volontiers salonnarde -, c'est "l'ouverture" qui est inoubliable, cette modulation de champ ondulant au soleil d'automne… Et quelle délicate intelligence de
donner en bis le balancement tendre d'un Mendelssohn qui inspira Schumann pour l'aventure de ses trios! (20 janvier).
(1) Nadia et Lili Boulanger (Ph.: ©DR) (2) Yoko Nozaki (Ph.: ©DR) |