Michael Levinas, auteur d'opéra

Propos recueillis par Dominique Dubreuil

Suis-je seul à avoir la clé de cette parade sauvage? (Rimbaud)

Entre deux représentations des Nègres, les auditeurs ont pu vous écouter en soliste du Clavier Bien Tempéré. Ils ont été frappés du climat de sérénité que vous faisiez régner dans le monument de Bach.
Michaël Levinas: Oui, il n'y a pas là contradiction ou paradoxe: au contraire épanchement du songe architecturé dans la vie réelle où m'a plongé la composition de l'opéra. Le texte de Genet, le monde dont il entrouvre les portes, la violence qui règne en maîtresse absolue donnent le vertige, même si toute cette mise en espace tient avant tout de la symbolique. Etre confronté au texte de Genet - que j'ai découvert assez tardivement dans mon parcours de lecteur -, l'intégrer à sa propre histoire et à son imaginaire pour de longs mois d'imprégnation et d'écriture, c'est introduire en soi  une sorte de déstabilisation généralisée.

Alors Bach…
M.L. C'est avant tout un espace où se réalise une mise en signes très organisés, faits pour être à leur tour transmis. Et ces signes ne sont pas effaçables, ils marquent la culture, la vie dans son ensemble. La recherche d'un tempérament est aussi un remède à l'angoisse d'une disparition de l'écriture. La démarche exemplaire de Bach , en son temps et selon la relecture que chacun de nous peut en faire, est un contrepoids , un contrepoint aussi au désordre de l'esprit. Aux Egarements du cœur et (surtout) de l'esprit…Au désordre furieux qu'implique l'univers de Genet, à son système de renversement des valeurs et de masques généralisé. Tout cela dépasse aussi les limites d'une réflexion sur la lutherie, cela remonte au corps sonore originel.

D'où l'apaisement qui envahit votre interprétation, et pourrait-on dire, votre rituel du concert pour le Clavier…
M.L. Oui, ce n'est pas seulement un travail de musicien qui réalise combien cette œuvre devrait être "le pain quotidien du pianiste" comme disait Schumann. C'est plus vital, politiquement, presque religieusement. Cela touche à la conscience qu'un acte d'écriture est aussi acceptation de la mort, celle future de l'œuvre qui un jour plus ou moins proche deviendra hiéroglyphe, même si elle subsiste selon ses supports matériels. Celle de son créateur qui redeviendra l'anonyme qu'il a été la plupart du temps avant la Renaissance.

Vous évoquez souvent le thème de la Loi musicale, et vous ajoutez qu'il faut plutôt se faire hors-la-loi…
M.L. En tout cas on ne sait plus très bien où sont les Tables de la Loi, qui les détient… Ce que je sais, c'est l'importance qu'a eue et que garde l'école spectrale – dont j'ai été le fondateur en compagnie de Gérard Grisey, de Tristan Murail et de Hugues Dufourt, et qui s'est traduite à son tour par la création de l'Itinéraire -: cela a été une prise de conscience de la nature du timbre, décomposable et recomposable. Il ne s'agissait pas seulement d'une connaissance des lois de l'acoustique, mais bien d'une exploration plus complexe de l'univers sonore, et cela pouvait donner naissance à une autre perception de l'harmonieux. Par exemple on pouvait ainsi dépasser  la vieille notion autoritaire et exclusive de l'organisation tension-détente. Et accéder à une nouvelle poétique, d'ailleurs non incompatible avec tout le déploiement de l'informatique dans le traitement, l'analyse du son.

Votre travail sur Genet et tout particulièrement Les Nègres vous a-t-il amené à une réflexion sur la place du mal, du crime dans la société humaine?
M.L. Certainement, et cela rejoint à la fois le domaine métaphysique et l'histoire humaine telle que nous la font vivre les crises, les affrontements d'une violence inouïe, les négations absolues de l'autre que véhiculent les racismes et qui conduisent à l'élimination collective. Une semblable interrogation sur les racines et les manifestations parfois foudroyantes de la violence (voyez le 11 septembre 2001…) conduit aussi à envisager les limites (ou non…) du désespoir, mais aussi la façon dont une forme d'amour pourrait s'opposer au déferlement qui paraît de plus en plus inéluctable.

Le rôle sacrificiel mais aussi salvateur des Damnés de la terre (colonisée) dont parlait l'écrivain Franz Fanon il y a …bien longtemps paraît très dépassé?
M.L. D'une certaine manière aussi le texte de Genet demeure dans ce cas, même si encore une fois il n'est pas directement politique, s'il met seulement en évidence par une violence symbolique et une dérision qui renversent les valeurs. Le personnage de Diouf indique cependant une voie médiane, ironiquement, quand il parle d'une hostie grise entre la noire et la blanche… C'est le prototype de la négociation habile entre la radicalité des idéologies. Il n'en demeure pas moins que le risque persiste de voir les opprimés, les damnés de la terre, céder à leur tour aux pulsions d'anéantissement, de vengeance, d'identification aux bourreaux.