Voyage d'hiver

Par Dominique Dubreuil

Voyage d'hiver? Le titre se perpétue pour un week-end que la fin janvier voit fleurir depuis quelques années.
En 2004, les cinq concerts de cette musique de chambre sont dédiés à l'âme russe et à quatre compositeurs, Tchaikovski, Rachmaninov, Prokofiev et Chostakovitch. Le 3e de la série a fait voisiner, en antithèse quasi-caricaturale, une perfection (à deux interprètes) et un contre-sens ( à trois). Pour commencer, l'admirable sonate op.147, œuvre ultime d'un Chostakovitch aux portes du néant; et une traduction non moins admirable, parce qu'allant au cœur de l'écriture et de ce qui la rend manifeste. L'altiste Corinne Contardo et le pianiste Bruno Robilliard, tout pénétrés de la grandeur solitaire de la partition et abordant  en toute humilité ces territoires désolés, y témoignent d'un au-delà de leur évidente maîtrise. Tremolo glacial, pizzicato sinistre ou ricanant, raréfaction du dernier mouvement et mise en abyme morendo de la mort annoncée, chaque élément qui construit (ou ruine?) le discours est d'une éloquence qui se moque de l'éloquence, au sein de la vérité. A l'inverse mais magistralement mis en place, le duo violon ( la force et l'élan sonores de David Grimal) et piano ( le feu d'artifice rythmique de Roger Muraro) pour le Prokofiev d'une 2e sonate parcourue comme boulevard illuminé dans la nuit de la terrible année 1942…

Et puis surgit le Trio de Tchaïkovski, Anne Gastinel prêtant son talent à cette opération qui ruine la pauvre âme russe. Oui, pauvre rouskaïa doucha, exilée de son lyrisme, de son généreux désespoir des plaines enneigées, condamnée à la fausse intimité d'un cabaret pour touristes qui en réclament toujours plus! Dansant la pyrrhique à côté du samovar qu'ils ont diaboliquement renversé, les trois instrumentistes brillantissimes – le pianiste semblant être mauvais génie du trio par son insolent brio, sa  brutalité paradoxalement précieuse et son ascendant sonore – débitent en petites unités ce qui devrait être merveilleuse coulée lyrique, épanchement de l'intime, chant qui fait venir les larmes…(Et on se rappelle alors comment, dans une session des Musicades, Alain Meunier montrait à ses partenaires la grandeur de ce Trio "que les Russes ne jouent qu'en pleurant", et les préparait à un concert qui, oui, fit pleurer bien des auditeurs…). Damnés chevaucheurs d'une fausse Volga, insoucieux du temps musical, de l'unité du sentiment, à tous les diables! Et demain, pourquoi pas le Trio de Fauré galopé par une Troïka d'éthyliques, celui de Ravel viré paso-doble ou boléro, et – suprême horreur – le Mi bémol de Schubert enstraussé pour café du Prater? (24 janvier 2003)

En pareille catastrophe esthétique, on a heureusement des refuges mémoriels. La veille, donc, Michael Levinas se présentait à l'Opéra en pianiste pour le Premier Livre du Clavier Bien Tempéré, de J.S.Bach. Ménageant des pauses qui étaient autant de réflexions sur le venant-d'être-joué ou ce qui advient, le compositeur allait ralentissant, approfondissant le cercle des tonalités, équilibrant la douce ou impétueuse coulée des préludes et l'architecture impérieuse ou secrètement tourmentée des fugues. Là vraiment voyage sans saison reconnaissable – ou bien un hors  du temps -, sans abstraction non plus car immergé dans la liquide étendue des sonorités, redécouvertes par un musicien qui a choisi d'ignorer non seulement l'exactitude historienne du clavecin, mais tout regard de baroqueux. Plaçant la vie autrement que ceux-ci. Légitimé par la beauté intemporelle qu'il en retire, construisant sans véhémence, peu à peu, n'oubliant pas que parfois le pianisme fait penser à des doigts de pluie sur la vitre et à la surface ambiguë des flaques reflétant le jeu du ciel et des nuages qui viennent en irriguer la substance… (23 janvier 2003)

Corinne Contardo / Bruno Robilliard (Ph : ©DR)