Syd Matters

Par Jean-Paul Gavard-Perret

D'une musique horizontale
Syd Matters, " A Whisper and A Sight ",
Third Side / V2 / Chrnowax.
La musique peut devenir soudain comme le tumulte de l'être mais un tumulte parfois en sourdine. C'est le cas avec "A Whisper and a Sight ". Au sein de la conflagration électrique la musique est donc ici beaucoup plus subtile que toutes les simplifications mélodiques que la mode trop souvent accrédite. Ainsi contre le vide Syd Matters (élu révélation de l'année 2003 par les lecteurs des Inrocks) fait émerger là où pourtant surgit l'effacement irréductible de l'être, une présence étrange presque morte comme si elle devenait un tumulus, un tombeau. A ce titre elle n'est pas sans rappeler celle d'un autre Syd : Barrett des Pink Floyd ou encore celle de Robert Wyatt et de Radiohead. "A whisper and A Sight" ne cesse donc de balancer entre un affaissement et une remontée dont l'opus entêtant "End and Start Again" donne un bon exemple là où apparaît la possibilité d'entendre le tremblement étrange d'une chair exilée.

Les onze titres réunis nous dirigent sur les pas du silence dont l'être est habité.
De la "musique mère crevée" (M. Pleynet ) Syd Matters sort en beauté pour inventer une sorte charnière invisible capable d'ouvrir des espaces à la vie, des espaces qui ne semblaient pas devoir trouver de place dans la musique du temps. Car pour l'artiste il ne s'agit pas de vider la chair pour créer de la matière, mais contre une musique verticale chère à certains compositeurs plus enclin à la mystique qu'au sentiment du réel, il s'agit de créer une musique horizontale - entendons de notre univers terrestre. A la Verticalité, Matters préfèrent en effet une horizontalité opérationnelle dont les harmonies de "Black and White Eyes" témoignent, en un morceau où la musique (et le titre même le prouve) tend à créer des ponts entre l'écoute et la vision. Les sons à la fois grouillent et se retiennent sur les espaces d'un "paysage" sonore qui se contente d'émerger du silence. Entre ombres et clartés tout devient ainsi miroir : on soupçonne un centre jamais atteint et une absence aussi que des répétitions n'ont cesse de travailler en un amoncellement de riffs discrets (jamais tonitruants).

Enfouis, nous entrons comme par effraction dans la musique sans y être (invité). C'est-à-dire parce que nous y entrons par effraction et parce qu'un désir subsiste. Grâce à cette œuvre majeure nous sommes là où tout finit et tout commence dans la précision (en abîme) d'un ensemble qui se déroule en sa simplicité native : il y a ce qui s'entend et tout ce qui ne s'entend pas mais qu'on soupçonne. La musique semble alors parfaite puisqu'elle qui dépasse les genres en sa faculté de déchirement. Il n'y a plus de "style" du moins suffisamment codé mais un langage. Quelque chose d'intime apparaît, s'immobilise, repart de morceaux en morceaux. Ils creusent dans le ventre des sons vers quelque chose de plus primitif. C'est pourquoi, cette musique, il faut non seulement se contenter de l'entendre mais l'écouter.