Bernard Bazile à l'IAC,
une mesure pour tous par Florence Charpigny Les collectionneurs de Merda d'artista portent des vestons de tweed
(et possèdent aussi des On Kawara) Tout d'abord, on voit seize portraits. Seize hommes (l'un accompagné d'une femme),
photographiés de face, en intérieur. De tous âges. L'un devant sa bibliothèque, l'autre à côté d'une bergère à oreilles. Un autre encore assis sur un canapé de cuir. Derrière, des monochromes. Ou des toiles d'On
Kawara. Plusieurs sont en bras de chemise, mais surtout ils portent des vestes de tweed. Certains fixent l'objectif. Sinon, ils regardent la petite boîte de conserve que tous, négligemment ou
ostensiblement, tiennent entre leurs mains. L'une de ces boîtes est ouverte, couvercle de métal relevé. Malgré une mise en scène uniforme, il n'y a pas
d'effet de réplication comme dans les portraits hollandais. Simplement des hommes qui tiennent une boîte à la main, toujours la même. Et eux sont tous différents.
Et tous semblables. Non seulement parce qu'ils possèdent, dans leur collection privée ou dans l'institution qu'ils dirigent, une Merda d'artista, œuvre radicale
de Piero Manzoni qui en produit quatre-vingt-dix en 1961 : une petite boîte de conserve censée contenir trente grammes de ses propres excréments. Mais
semblables aussi par les mille signes que distille leur portrait. La boîte est rarement le seul objet figurant sur la photographie : elle est plutôt montrée
comme élément d'une collection, d'où les On Kawara, les monochromes ou quelque précieuse antiquité ; élément d'un art de vivre pareillement, entre
dépouillement de bon ton et opulence de bon aloi, à l'image des vestons de tweed anglais dont on devine la confortable usure. Le conservateur d'une
grande institution ni le collectionneur ne portent ou ne posent en tee-shirt de l'ASSE ou en jupe de chez Gaultier; c'est comme ça. Quel est donc le statut
de ces images, habiles encore à créer un entre soi avec le visiteur qui identifie non seulement quelques personnalités du monde de l'art contemporain, mais
aussi les œuvres ? A-t-on affaire à des documents? Des œuvres? Les éléments d'une œuvre sur l'œuvre, l'omniprésente Merda d'artista de Manzoni?
Bernard Bazile s'intéresse depuis longtemps à Manzoni et particulièrement à ses Merda d'artista. En 1989 déjà, à la galerie Pailhas de Marseille, il fait
procéder en public à l'ouverture de l'une des boîtes ; à Beaubourg, en 1993, pour son exposition It's O.K. to say no!, il montre une Merda d'artista
ouverte face à un mur recouvert de coupures de presse rapportant les réactions à l'exposition rétrospective de l'œuvre de Manzoni, en 1971 à Rome. Pour Une mesure pour tous
, exposition produite par l'IAC, il recueille depuis plus de trois ans le discours de ceux qui ont accompagné la création de l'œuvre la plus radicale de l'art du siècle dernier – certains diront la plus
scandaleuse -, et des autres qui, aujourd'hui, assurent sa fortune critique. Ce ne sont pas moins de soixante entretiens, onze heures de film dont de larges
extraits sont diffusés sur dix-huit écrans qui, avec quatre boîtes et les portraits susmentionnés, fournissent la matière à cette installation d'une grande pureté formelle.
Que produit cette accumulation de discours aux statuts divers, mémoires, récits, témoignages et réflexions sur l'art contemporain ? Pour dire autrement,
que nous dit Bernard Bazile ? Ou encore que nous dit-il de plus que Manzoni qui, avec les Merda d'artista, par des opérations complexes parmi lesquelles
figurent le plus évidemment la personnalisation (il utilise un fragment de son corps) et la signature, sa signature comme signe d'authenticité indispensable à
la constitution en œuvre de tout objet - fut-il un châssis rectangulaire tendu de toile peinte à l'huile -, démontre comment un objet est (ou n'est pas) de l'art?
Vendant la boîte au prix de l'or, Manzoni dit aussi que, si l'art constitue un marché, ce marché est singulier, lié non pas à la valeur des matériaux qui
composent l'objet, mais à la valeur que la société, ou plutôt ceux à qui elle délègue l'expertise, donnent à l'œuvre. Autrement dit, Merda d'artista,
comme n'importe quelle œuvre d'art contemporain, n'est pas "n'importe quoi", ni une pure provocation, mais produit un sens commun (au milieu), grâce aussi
à une transgression dans les règles qui construit un peu plus des règles de transgression admissibles. D'un autre côté, Bazile n'analyse rien, ne donne pas de clef ou d'interprétation
: il ne décrit même pas non plus, il expose. Mais quoi ? Entend-il faire réellement un travail sur le travail de Manzoni à partir de témoignages dont le
moins que l'on puisse dire est que, comme n'importe quels témoignages, et même s'ils sont multipliés, ils sont éminemment subjectifs? En cela, et par
l'absence même de contexte ou de démonstration, par l'accumulation brute de discours qui, en ce qu'ils sont de toutes façons orientés par celui qui les pose,
ne sont pas non plus des sources, il ne fait pas œuvre de sociologue ou d'historien, comme les interrogations qu'il soumet à ses interlocuteurs: "dans
quelles circonstances et à quel prix avez-vous acheté une boîte?", "quel sens lui donnez-vous ?", "qu'y a-t-il à l'intérieur de la boîte?", "pensez-vous vous
en séparer un jour?" pourraient le donner à croire. Plutôt, comme acteur de la scène de l'art, il met en scène Manzoni et son œuvre, avec les moyens qui
sont les siens, ceux d'un artiste. Avec la limpidité d'une scénographie remarquablement pure, organisée autour d'un rythme quaternaire mélodieux
(quatre fois quatre écrans dans quatre salles, quatre boîtes, quatre langues). Mieux, il parvient, avec cet effet indescriptible propre à l'œuvre, à l'incarner. Bernard Bazile, Une mesure pour tous, jusqu'au 18 avril 2004, Institut d'art contemporain, Villeurbanne
www.i-art-c.org Visite commentée par Dirk Snauwaert : 25 mars à 19 heures Visuel du carton (©DR) |