Bernard Pagès Par Jean-Paul Gavard-Perret Le bûcher des vanités
(Ceci est la matière de nos rêves) Comme le remarque Maryline Desbiolles dans "Nous rêvons notre vie" qui sert d'introduction (et plus que cela) au livre qui
retrace 20 ans de travail, "Bernard Pagès fait feu de tout bois". Et même s'il existe chez lui comme dans ses oeuvres une forme de "ruralité" (idem), celle-ci n'implique aucune attitude de repli, bien au contraire.
"La langue qu'il a parlé dans sa petite enfance ne lui reste pas dans la gorge", il s'en est échappé à travers une œuvre de forgeron et de plasticien et ce
depuis sa première exposition publique en 1975 à la Galerie Eric Fabre. Plus que les effacements et les ratures il faut donc parler de ce qui reste, de ce
qui s'exhibe, il faut parler de ce nouveau monde qui s'affranchit de la sculpture-sculpture : du corps mutilé de Méduse sort Pégase, le cheval ailé
qui piaffe comme les courbes de métal de sa crinière de fer délivrée de toute raideur. Bernard Pagés prend ainsi de revers diverses formes de figuration et
ses explosions de matières et de couleurs évitent toute redondance avec ce qui est habituellement donné à voir. Il existe chez lui un arsenal d'images en
trois dimensions qui navigue entre l'étouffant et le léger. Depuis ses premières oeuvres l'artiste évite toute imitation de type culturel ou " cultuel ". Chacun de
ses travaux possède quelque chose de particulier mais l'ensemble représente une suite d'échos qui se confondent dans une profonde et lumineuse unité".
Réhabilitant de vieilles choses trouvées à la décharge il crée ainsi des sculptures soignées qui dardent leurs pointes ou leurs couronnes d'épines. De
telles oeuvres se hérissent, se défendent, gesticulent si bien qu'on ne sait comment les prendre, comment les assigner à résidence.  Aussi d'une sorte d'art rupestre - ou de la "ruralité" citée plus haut - se dégagent des pièces qui semblent appartenir à un rite indéchiffrable et qui échappe à
une histoire (de l'art ou du monde) du moins telle qu'elle est le plus souvent raconté. Pagès en effet ne se soumet pas au pouvoir de l'histoire et ne cherche pas à intellectualiser son travail. Même par la parure,
par le raffinement l'artiste ne va pas pour autant vers la décoration. Ou si décoration il y a, il faut l'assimiler à celle qui surgit des oeuvres que le sculpteur affectionne particulièrement: "La source" d'Ingres, ou
"La petite danseuse de 14 ans " de Degas. Ces deux références sont d'ailleurs indicatives de la stratégie de l'artiste : il ne cherche jamais à écraser, à
terrasser même avec ses sculptures les plus grandes. Face à de telles pièces nous sommes comme ses "Acrobates" : nous pouvons nous raccrocher aux branches. Et l'œuvre offre une paradoxale nouveauté due au terrain peu
exploité de ses techniques de représentation. En conséquence si l'univers de l'œuvre est en confrontation avec la solitude de l'être émerge face aux
sédiments d'histoire une qualité visuelle d'une conscience à l'orée du songe qui fait vibrer la matière.  Contre la nuit de l'être il existe dans l'œuvre une étrange lumière - comment l'appeler autrement - qui donne à chacune des pièces de l'artiste sa
vibration. L'œuvre reste donc un " mystère effarant " (Christiane Tricoit) qui raconte en termes basiques, des " histoires vraies qui n'existent pas " (idem),
qui racontent des rêves nocturnes, lointains sur lesquels on ne peut pas mettre d'images de la réalité - en dépit des titres de certaines séries : Surgeons, Flamnerges). De telles séries nous traversent faisant
de nous des rêveurs insomniaques face à la matière basique (il peut s'agir par exemple de simples clous recourbés). Par l'extrême simplicité des éléments de base, Pagès nous renvoie
donc à un univers inconnu, il fait aussi de chacun de nous un marin abandonné dans une île lointaine. De plus, l'artiste refuse la place prépondérante que la
sculpture accorde trop souvent au corps. L'œuvre ne se veut pas anthropomorphique, elle explore d'autres masses, d'autres traces figurales, d'autres ossatures. C'est pourquoi d'une certaine manière elle nous provoque,
nous égare car nous n'en sommes plus. Reste par exemple son Figuier dépourvu de tout fruit dans ses entrelacs de branches qui pourraient être de
métal, restent ses formes aberrantes, forcées, comme trop tendues et qui donnent l'impression que l'ensemble pourrait bien basculer. Pas besoin, dès
lors, d'y mettre du l'humain, tant le miroir que propose Pagès est parlant. Pourtant l'artiste ne cherche pas à offrir une vision délétère de l'humanité. Il se
situe du côté de la magnificence, puisque pour lui il convient toujours de créer de façon convulsive quelque chose de violemment, d'étrangement beau.
Chaque œuvre propose donc une secousse sismique afin de rameuter le rêve comme si l'artiste se souvenait de la phrase du peintre Cy Twombly "aucun
rêve ne finit". Encore faut-il être capable d'en laisser surgir comme Pagès y parvient la quintessence statique : dans l'exubérance et la retenue.
Aussi, si l'œuvre et l'artiste connaissent la fatigue, le découragement, l'une et l'autre ne désespèrent jamais, ils avancent. Et le livre qui nous présente ces 20
années de recherche le prouve largement. Pagès est adepte de la dépense et il agit comme un enchanteur - un enchanteur pourrissant aurait dit Apollinaire.
Mais son travail qu'on a parfois comparé à celui de l'Arte Povera s'en extrait largement. Si l'œuvre séduit par ses tortures, ses tourments, elle offre une fête
bien étrange. Comme les Surgeons elle prolifère, possède quelque chose de monstrueux. Faite de bric et de broc l'œuvre est le contraire d'un capharnaüm. S'exhausse alors une autre théâtralité : celle du commencement,
celle qui installe un univers non parallèle mais plus profond : un rêve marin si l'on veut, mais affiché de la manière rocambolesque à travers des séries ou des forêts de signes qui forment un horizon mystérieux.
La poésie de Pagès est toute ici : en un univers jamais camphré tout en rudesse et nudité, un univers habité d'une profonde peur salubre de la mort.
L'artiste ouvre en conséquence à une intimité touchante comme d'ailleurs à la raillerie profonde de notre monde puisqu'il le traite par l'absence, par le
mépris. Rien donc n'est plus dense que cette œuvre "pauvre" mais immensément riche voire pléthorique. Ne parlons pas et répétons-le pour
autant d'arte povera mais de son contraire tant l'artiste croit en la matérialité de son art dont on n'a pas fini de recevoir, d'apprécier et de comprendre les
multiples échos et dont Maryline Desbiolles donne - malgré toute la littérature qui entoure déjà l'œuvre - la lecture la plus pénétrante.
EXPOSITION - Carte Blanche à Bernard Pagès, du 21 janvier au 28 mars 2004. Musée départemental de l'Oise 1, rue du musée - BP 618 - 60006 Beauvais cedex Tél. : 03 44 11 43 83.
Toutes les informations : www.cg60.fr
LIVRE :
- Bernard PAGES Oeuvres 1992-2002, Maryline DESBIOLLES, Nous rêvons notre vie, Collection Pérégrines, Editions Cercles d'Art, Paris(1) Bernard Pagès, Les Ceps en foule, 2000 ©
Photo F. Fernandez (2) Bernard Pagès, Dévers aux falbalas, 1994 © Photo F. Fernandez (3) Bernard Pagès, Pal au caoutchouc, 2001 © Photo F. Fernandez
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