Henri Mouvant et Monique Juteau Par Jean-Paul Gavard-Perret
Déchirures et fantômes En proposant " Une histoire pour chaque jour de la semaine
", Michel Sottet, directeur de la Galerie des Sept Colline à Vienne où Henri Mouvant expose, propose le mariage de la carpe et du cochon. Peu de rapport en effet entre le peintre lyonnais et la poétesse québécoise. L'un
a déjà un long parcours à la fois esthétique et on osera dire éthique qui lui a fait parcourir tout un pan de l'art - en gros de la figuration à l'abstraction, de l'art "riche " à un arte povera mais très particulier et
original qui dans une sorte de minimalisme (mais le mot est trop codé) a permis d'explorer différentes déchirures du monde. L'autre, plus jeune, est née à Montréal en 1949. Elle a séjourné en Asie, étudié à Sherbrooke
et Trois-Rivières et habite à St-Grégoire. Elle a publié Trop plein d'angles, La lune aussi et Regards calligraphes. Elle a aussi publié deux romans, En moins de deux
, chez l'Hexagone en 1990 et L'Emporte-clé, chez VLB en 1994. Des jours de chemins perdus et retrouvés est son troisième recueil de poésie publié aux Écrits des Forges après Regards calligraphes et
Trop plein d'angles et elle a participé comme c'est le cas dans ce carnet à plusieurs livres d'artistes. Disons-le tout de suite, le travail d'Henri Mouvant dépasse largement la ponctuation poétique de celle
qui nous a habitué soit à des bravades souvent faciles de mots qui déboulent en voulant créer une sorte d'hallucination pas toujours réussie au coeur du quotidien. L'auteur a conscience de cette compulsion
lexicographique comme en témoigne ce poème son aveu "sans cesse / des mots / en transit / de l'hypoglosse / au bout de la langue / à l'imprimante / canicule et stores baissés / sous les kilojoules / xérox xérox / font
les mâchoires du chat / qui croque ", soit à des choses vue plus intimes et plus intéressante " le gâteau n'a pas levé / les petites assiettes n'ont pas été lavées / comme un litre de lait vide / devant une tasse de
café chaud / que l'on ne voulait pas boire noir / je reste debout / pasteurisant tes paroles / dans les gestes à 2% / de ces matins / où l'on écrème ses rêves ". Tout cela est agréable mais sans plus et ne possède pas
la force des oeuvres d'Henri Mouvant. Monique Juteau certes profite de ses œuvres mais sans leur apporter une force supplémentaire. Poète des objets, elle "écrit dessus", les manipule dans son écriture de plus en plus
hybride et influencée par le caractère pluridisciplinaire des pratiques mais aucun supplément de réel ou d'âme n'est donné aux oeuvres de Mouvant. C'est dans le pli de ses oeuvres exposées à la Galerie des Sept
Collines, au creux de leur surface que les choses se passent. Dans une certaine nudité irrévocable mais aussi en une présence quasi rupestre de l'inattendu que le peintre traque au sein même des accidents de parcours.
Bien sûr, il y a le noir, un peu plus vieux que la vie, le noir un peu plus vieux que la mort. Le noir indique et télescope de la vie. Car sous ce noir - ou travers lui - quelques traces perlent et parlent même lorsque
la nuit blanche des pourtours des oeuvres hisse un mur si haut. Comment savoir qui se cache derrière? Ou plutôt comment savoir ce qui se cache dessus, bref tout ce que l'artiste non recouvre mais découvre, fait
passer par les interstices (ses fameuses déchirures). Et quel sera le dernier mot ? Sans doute pas ceux de Monique Juteau mais celui que l'œuvre plastique donne lorsqu'elle clôt et ouvre à la fois, là où l'accident est
ce lieu où s'allonge son écho : évidence, éclatement, silence. On touche à l'essentiel dans les mixtes des matières. Biffures et strates. C'est là où Henri Mouvant creuse afin que l'horizon recule. Le travail de la
matière en ses étranges "mixtures" devient le moyen d'exhiber le lieu où sont cachées les choses de la vie autant du côté de la plénitude que du néant. Au Chaos l'artiste impose son propre désordre, ses glissements. Et
la peinture ne peut-être que ça ou n'est rien ; l'écart, l'écartement, la déchirure, l'esquisse, le glissement… Immobile et mouvante la peinture de Mouvant entonne tant l'exil que le recouvrement (entendons :
retour), elle nous rappelle à la vie sans faire abstraction de la mort que l'on se donne et qui nous est donnée. Ainsi, au plus profond de l'image le silence sans fond. Au plus profond du noir son chant. On s'y enfonce
pour trouver la matière, pour se fondre dedans. Notre mémoire est atteinte sans qu'on puisse dire comment. Oui, la Mémoire remonte par traces et empreintes. Les glissements et déchirures ouvrent ainsi d'autres pans. Et
il faut préférer cela au mensonge des formes massantes et ramassées. Il faut préférer cela aux effets de manche des mots de Monique Juteau. Il faut préférer aux mots, ce travail du silence. Monique Juteau et Henri Mouvant, Une histoire pour chaque jour de la semaine Coll. Carnet, J-P Huguet Editeur, St. Julien Molin Molette.
Henri Mouvant exposait en février 2004 à la Galerie des Sept Collines, Vienne (38) Prochaine exposition d'Henri Mouvant :
Plateau d'Assy – Août 2004 |