Fernand Léger Par Sylvie Binet Objets, espaces et métaphore Près de 50 ans après la rétrospective présentée par le Musée de Lyon en 1955 le musée des Beaux-arts consacre cet été 2004 à une nouvelle exposition de Fernand
Léger (1881-1955) grâce aux prêts exceptionnels du Musée national Fernand Léger de Biot, du musée national d'art moderne (Centre George Pompidou, Paris) et de quelques institutions privées ou
publiques françaises ou étrangères. La sélection d'une soixantaine de peinture retrace le parcours de cet artiste controversé. Puisque dès 1955 la Nouvelle Revue Française (N°34 – 1er
octobre 1955) qualifie son œuvre de : "primitive, emblématique, optimiste", mais parfois aussi aux "excès spectaculaires". "J'aime chez Léger, écrira Claude Roy, ce grand côté gaillard de la Fanfare pour l'Art".
L'exposition présentée au Musée des Beaux-arts témoigne d'un autre regard sur l'œuvre de ce maître de la peinture monumentale capable aussi bien de passer d'un art stéréométrique à un art poétique pictural.  Né en 1881 à Argentan, Fernand Léger est normand,
peu studieux, mais bon dessinateur, il travaille tôt, chez un architecte à Caen, comme apprenti. Attiré par Paris, il s'y installe en 1900, aidé par ses amis argentanais, peintres comme lui,
André Mare et Henri Viel. Il est admis à l' Ecole des Arts Décoratifs ou il suit les cours de l'Académie Julian. Pour vivre, il travaille chez un architecte et un photographe. Ses premières peintures sont marquées
par l'impressionnisme, comme le jardin de ma mère (1904). A cause d'une maladie pulmonaire, il part chez son ami Henri Viel en Corse. Ce séjour lui fera découvrir la lumière méditerranéenne.
De retour à Paris, il s'installe à la Ruche, et rencontre Delaunay, Archipenko, Soutine, Chagall, Laurens, Blaise Cendrars, Modigliani. Cette même année,
1907, est décisive pour lui, quand il découvre la peinture de Paul Cézanne. L'année 1913, il signe un contrat d'exclusivité avec Daniel - Henry
Kahnweiler, il déménage pour un nouvel atelier au 86 rue Notre - Dame des Champs, atelier qu'il gardera jusqu'à la fin de sa vie. Pour traduire les aspects
du monde moderne, il introduit dans son œuvre la notion de contrastes, clés de voûte de son esthétique. Sa mobilisation le 2 Août 1914, dans le Génie, sur le front d'Argonne, est une
rupture dans son travail. Il est hospitalisé puis réformé en 1917. Après son hospitalisation, Fernand Léger s'installe à Vernon. Les éléments mécaniques
retiennent toute son attention et pour rendre compte de la vie moderne, il intègre à ses paysages les affiches publicitaires, les fragments d'architecture aussi bien que des échafaudages.
Cette période des années 20 est foisonnante de commandes, de créations, de rencontres. C'est aussi dans cette période qu'il travaille pour le cinéma. Il découvre aussi,
par son marchand Léonce Rosenberg, la peinture abstraite de Théo Van Doesbourg, et Piet Mondrian, et rencontre Le Corbusier qui dira de sa peinture : "C'est un jeu savant et magnifique des forces colorées, mouvantes
sur la surface du mur". Les déjeuners, thème traditionnel dans la peinture française, de Nicolas Poussin à Manet, est traité par Fernand Léger de 1921 à 1924. La figure
humaine, dans les déjeuners est utilisée pour sa forme, sans que les traits des visages apparaissent. Son intérêt pour le cinéma, l'amène à utiliser la technique du gros plan dans
ses peintures, qui lui permet de donner une monumentalité à ses compositions picturales. Il cherche alors à défier l'apesanteur et à libérer ainsi, l'objet de
tout support sans renoncer à la loi des contrastes. L'aboutissement de ses recherches est dans une œuvre majeure: La Joconde aux clés. Après La Joconde aux clés
, sa recherche picturale est marquée par un retour à la figure d'un côté, et un développement de recherches décoratives, en liaison avec l'architecture et le mur, de l'autre. L'année 1937 est marquée par de
nombreuses commandes pour l'Exposition universelle de Paris. Il réalise avec ses élèves, le panneau Transport des Forces pour le pavillon des sciences.
Dès la déclaration de guerre en 1940, Léger quitte la France pour New York. "Le plus formidable spectacle du monde" dira-t-il. Fernand Léger adhère au
parti communiste français en 1945 et rentre en France. Comme avant guerre, il défend par ses conférences les idées nouvelles : le nouveau réalisme en art.
Un de ses élèves, Roland Brice, vient s'installer à Biot pour faire de la céramique. A partir de 1949, Fernand Léger viendra régulièrement à Biot pour les différents essais nécessaires et la mise au point des nouvelles
céramiques, bas-reliefs et sculptures. L'année 50 est marquée aussi par un nouveau travail pictural : Les Constructeurs, oeuvre majeure, qui fera l'objet de nombreuses études,
esquisses et peintures. Les oeuvres de la fin de sa vie, sont liées à une certaine joie de vivre, comme La Grande Parade et la série des Parties de campagne.
Il meurt le 17 Août 1955 à Gif-sur-Yvette. Cette même année, il reçoit le Grand prix de la biennale de Sao Paulo au Brésil. "Léger… n'est pas un mystique, il est peintre", cette boutade d'Apollinaire
s'applique aussi bien à la genèse de son art qu'à son aboutissement. Avec son interprétation du cubisme : simultanéité de la forme, de la couleur, et de la
ligne, Fernand Léger nous fait toucher du doigt une peinture conceptuelle affranchie de toute forme abstraite. Les choix du Musée des Beaux-arts soulignent cette appartenance à un art
plus mécaniste qu'il n'y paraît et davantage orienté vers un espace temps en éternel figuration. Comme si la chose vue ne pouvait que muter indéfiniment
vers sa propre réplique, forme redondante et surtout muette. A la fois mécaniste et pourtant poétique, voilà ce que cette exposition souligne de
l'œuvre de cet artiste paradoxal, dont le geste statique des "choses anonymes" révèle la quête esthétique et l'engagement sociopolitique. A nous de découvrir à travers les traits parfois forcés de son talent, la
complexité de son univers où les objets incarnent au même titre que les portraits aussi bien la stupéfaction que l'indifférence ou l'avertissement.
Son œuvre est la métaphore d'un discours politique autour de l'esthétique industrielle sans compter sur sa conception parfois très idéaliste du monde.
C'est en cela qu'il nous sidère (au sens de stupéfaction), comme si le paradoxe liberté/enfermement atteignait là une dimension particulière. Aucune
de ses toiles n'avoue qu'il pourrait exister un espace de liberté sans objet (à tous les sens du terme), et pourtant c'est de cette liberté là dont il ne cesse de
clamer l'absence. Ainsi sa trame architecturale marquée par le sens de l'histoire nous indique bien ce qu'il faut regarder, à savoir, l'intériorité
mélancolique de ses personnages dont l'altérité douteuse suscite pourtant notre émoi. A vrai dire, Fernand Léger ne nous fait pas vivre l'intimité de son
œuvre, mais son discours sur l'œuvre dans une épreuve de force entre temps, espace et objet. C'est en cela que l'exposition du Musée des Beaux-arts nous
fait franchir un pas vers l'acceptation de cette œuvre faite de silence, et qui indique un chemin poétique qu'il faudra bien un jour déterminer.
Du 01/07 au 20/09/2004 au Musée des Beaux-arts de Lyon. T : 04 72 10 41 22 (1) Gérard Collomb, maire de Lyon et Patrice Beghain, adjoint chargé de la culture, le jour
de l'inauguration de l'exposition Fernand Léger, le 30 juin 2004 ©Nicolas Foray (2) Sylvie Ramond, Conservatrice du Musée des Beaux-Arts de Lyon et Jean-Michel
Foray, Directeur des musées nationaux du XXe siècle des Alpes-Maritimes ©Nicolas Foray - Des oeuvres de Fernand Léger sont visibles sur le site du Musée Fernand Léger de Biot : http://www.musee-fernandleger.fr
- On peut consulter également un article de Claude-Hubert Tatot concernant l'exposition :
La création du monde, Fernand Léger et l'art africain dans PlumArt N°25 (janvier 2001) http://www.plumart.com/vf2501/html/1125creationmonde.html |