Musique baroque et Boulez
Vrai, pré et non anniversaires

Par Dominique Dubreuil

On espère qu'avec 2004 sera venu au public le goût de mieux fréquenter les partitions de Marc-Antoine Charpentier. Certains cependant s'irritent quelque peu de cette manie de célébration: tel le Directeur du Festival de Musique Ancienne de Lyon,
Eric Desnoues, qui titre son éditorial programmatique: "Tous…sauf M.A.C.", quitte à mentionner qu'en deux de ses concerts, on entendra… des airs "sérieux" de ce compositeur quand il écrit pour le Mercure Galant. Ce sera milieu-décembre, mais parlons tout de suite de ce Festival pour le mois à venir et de ce rendez-vous annuel, autour du baroque et intra-muros. Partitions et interprètes appartiennent à l'essentiel, à commencer par les Vêpres de la Vierge où Monteverdi "érige, à 43 ans, son œuvre comme une cathédrale gothique, occultant par ses dimensions et sa complexité la chapelle romane adjacente, transformant la lecture polyphonique à l'image de la lumière qui se métamorphose au contact des vitraux polychromes" Cet éclairage est donné par Jean Tubéry lui-même, qui dirige son ensemble La Fenice, le Chœur de Chambre de Namur et cinq solistes vocaux (Ariana Savall, Edwige Parat, Mathilde Etienne, Hans-Georg Mammel et Lluis Vilamajo).

Hesperion XXI que conduit son fondateur Jordi Savall explore, en accord avec la voix de Montserrat Figueras, l'Europe du premier XVIIe :
l'ensemble de violes et la chanteuse vont d'Espagne en Angleterre, de France en Italie et Allemagne.
Et les auteurs plus connus – Schütz, Scheidt ou Dowland, Rossi ou Caccini – y voisinent avec de vrais "à découvrir" par le mélomane : Tessier, Guédron, Cabanilles, Blas de Castro, Bovicelli…
Les Talens Lyriques de Christophe Rousset gravissent en compagnie de Sandrine Piau le massif plus souvent parcouru des airs d'opéra de Haendel
(Orlando, Rodelinda, Radamisto, Arianna, Scipione)qu'ils ponctuent d'un concerto grosso op.3 / 1 et de l'insubmersible Water Music. L'idole des foules baroques, l'alto Philippe Jarousky et l'ensemble Artaserse, entre concerto et sonate vivaldiennes, explorent le matériau excitant des cantates du Prêtre Roux. Plus tard dans la chronologie, on n'omettra pas un récital du plus discret mais décisif découvreur, Paul Badura-Skoda, qui s'était reconverti en collectionneur au piano-forte, et demeure un maître de l'interprétation sur ces instruments d'époque : c'est évidemment dans l'acoustique plus intime de la Salle Molière qu'il faut écouter sa sonorité subtile d'interprète en Haydn (Variations "Empereur"), Beethoven (la Pathétique) et Schubert (Impromptus de l'op.90).
(1er épisode, 6 fois entre 26/11 et 04/12 / T. 04 78 38 72 62 – http://www.lachapelle-lyon.org )

Pré-anniversaire donc, et aussi. Cette fois il s'agit d'un enfant du pays forézien, peut-être le plus célèbre des Montbrisonnais: Pierre BOULEZ, dont il faudra cependant attendre l'an 2005 pour qu'il souffle les bougies de son 80e anniversaire.
Le compositeur et chef d'orchestre Daniel Kawka lui rend hommage dans un vibrant éditorial pour sa Biennale 2004 : "Il incarne – comme en leur temps Berlioz et Debussy – une des figures emblématiques du monde musical occidental. Génie absolu…par la rigueur et la liberté de l'écriture, l'art du timbre, la relation renouvelée entre poésie et musique, invention d'une relation intime et spectaculaire entre l'instrument et la machine…" Une telle célébration s'accomplit dans un esprit de travail fort boulézien grâce à deux ateliers, trois conférences, trois classes de maître et trois rencontres-débats. Et il se centre autour de six partitions du Maître, échelonnées de 1947 (la toute jeune Sonatine) ou 1948 (le "rené-charien" Soleil des eaux) à 1968 (l'œuvre-aux-miroirs : Domaines), 1978 (le nouveau Faune de la fin XXe : mythique mallarméen de Pli Selon Pli) et enfin 1984 (Dérive I). Cinq concerts, dont chaque programme honore évidemment Boulez, donnent aussi à écouter Thierry Pécou, Stockhausen, Bartok, Kodaly, Ravel, Birtwistle, et des créations en France de Paul Usher et Rebecca Saunders.
Boulez prend la baguette et dirige son Intercontemporain pour une admiration jamais démentie ni regrettée, celle d'Anton Webern. Sont présents le compositeur Hans Zender qui conduit le SWR-Orchester de Baden-Baden, le patron du Festival, Daniel Kawka, dirigeant le London Sinfonietta, la chef d'orchestre Dominique My, les pianistes Alain Neveux, Cyril Goujon, Christophe Grund et Vincent Larderet, le chef de Maîtrise Jacques Berthelon, les chanteuses Christiane Oelze, Julie Moffat, Marie Koyabashi, Valdine Anderson et Laura Aikin, la flûtiste Valérie Perrotin… Happy before birthday to you, Peter Boulez!
(5 concerts en divers lieux de Loire-sud, du 09 au 14 novembre / T. 04 77 25 01 24 ; 04 77 96 04 59)

Ce ne doit être que non-anniversaire (selon le terme carrollien d'Alice au pays des merveilles) pour trois compositeurs du monde allemand que célèbrent fort opportunément l'Orchestre des Régions Européennes, dirigé par Konrad von Abel (disciple de Sergiu Celibidache) et la soprano Suzanne Winter. Tous trois – leur aîné Heinrich Kaminsky, Heinz Schubert et R.Schwarz-Schilling – eurent à lutter, fût-ce en protestation intériorisée et retrait silencieux – contre les interdits raciaux et idéologiques du nazisme. Leur musique, dont l'orientation générale s'accomplit autour du mysticisme et de la notion d'Infini, est à découvrir.

(Chapelle de la Trinité, pour le Goethe-Institut, 3 novembre / T. 04 72 77 08 88)
Jean Tubery © Philippe Matsa
Philippe Jarrousky © Hervé Nègre
Vincent Larderet © DR