Brèves de mémoire Par Dominique Dubreul 24-9-04 / Ambronay, rupture programmatique:
on se met au grand écart XVe/XXe. Le Chœur du festival (Laurent Touche, excellent) va d'Ocgekhem ou Josquin (passionnants, toujours) en Arvo Pärt (cette baltomania - tantôt scandée
post-Orff, hélas, tantôt tournant dans le chaudron médiéval- plaît beaucoup). Mais joint à l'Orchestre des Pays de Savoie, lui-même transfiguré par le charisme de Graziella Contratto, tout ce monde (augmenté de quatre bons solistes) parcourt en superbe wanderer la modernité,
l'audace, la tendresse de la Messe en la bémol: et avec cette royale façon de diriger Schubert, voilà des promesses de rigueur sans raideur, de fougue sans désordre, de synthèse sonore.
25-9-04 / Saint-Laurent-de-Mure, Divina Musica Passage pré-dominical dans ce vrai-faux-petit Festival consacré à la musique
ancienne. En atmosphère chaleureuse qui lutte avec succès contre le coup de vent du nord, les célestes rudesses ou tendresses médiévales par
Dolce Sere (B.Toïgo, V.Aragon, A.Mauillon, B.Goris), portées au plus haut de l'inspiration généreuse par la voix sans entraves de Véronique Bourin. La nuit venue,
Doulce Mémoire (Denis Raisin-Dadre) entraîne avec drôlerie, naturel, subtilité dans le monde napolitain du XVIe: ceux-là sont désormais tellement
aimés…qu'on s'en voudrait de ne pas rappeler qu'ils demeurent l'esprit de la Renaissance, et que toutes leurs interventions participent de la chasse au bonheur. Divina et Humana Musica… Auditorium de Lyon
L'ONL s'enchante d'abord de complicité sonore avec le pianiste Paul Lewis
qui, sous la direction vigilante mais sans autoritarisme d'Armin Jordan, fait redécouvrir le 25e de Mozart, un relatif moins-aimé. Quelle altière beauté du
son, quelle sérénité décrispée, puis dans l'énigme de l'andante – tout en brisures comme une surface d'eau impressionniste, quasi-Jeux debussystes si
longtemps avant ! -, quelle science de l'accès en poésie ! A un détour du finale, surgit l'une des plus bouleversantes mélodies de timbres mozartiennes.
Après l'entracte, il faut changer de registre pour la grandiose (très grandiose) Néréide zemlinskyenne, ballade maritime et tumultueuse en trois mouvements,
où l'on découvre – parfois "sonné" d'orgie et de contraste rythmique ou symboliste – un univers qui, à la façon du premier Schoenberg, rendit nécessaire et désirable l'écriture de Webern. Transfiguré par l'énergie
constructrice d'Armin Jordan, voici en tout cas un programme-modèle dans son antithèse quasi-baroque d'esprit. Public un peu frileux d'Auditorium,
encore un effort pour être dans la curiosité accueillante à toutes les formes de nouveauté!10-10-04 / Ambronay C'est la clôture de l'édition 2004, et la gloire du soleil baroque que Gabriel Garrido fait se lever au transept de l'abbatiale. Dans ce 3e et ultime volet de la
Selva Morale e Spirituale, ce sont des splendeurs prophétiques dont le chef argentin assure la mise en évidence: ah cette folle béance du terribile nomen
dans le psaume Confitebor, ce doigt impérieux du tu es sacerdos, les chromatismes intégraux , la joie étale du Magnificat, la tendresse du Suscepit
Israël! Que parfois les instrumentistes d'Elyma soient un peu fluctuants, minimal and technical art, importe infiniment moins que la foi rayonnante de
Garrido, celle qui transporte les montagnes, s'émerveille et nous émerveille en découvertes de détail et d'ensemble, d'esprit rendu visible au delà du visible de la lettre. Auditorium
Autre lecture de l'esprit pur, cette fois en dépassant la lettre idiote de la renommée musicologique, de la paresse qui encombre les prétendues encyclopédies recopiant d'époque en époque leurs stéréotypes. On ne sait
pas assez que Schumann a été victime de niaises platitudes sur la folie qui l'envahissait, et que des "lectures" mécanistes l'ont condamné en tant que
compositeur à un bafouillis répétitif plusieurs années avant sa mort. Le travail préalable consiste donc – pour un chef d'orchestre, pour un soliste – à
s'interroger, texte en mains, sur la validité de telles assertions. Et de faire passer tout cela, sans préjugés, à ce que Flaubert appelait en littérature le gueuloir… Encore que ce terme convienne bien mal à
Heinz Holliger et au violoniste
Thomas Zehetmair, on aura pu en trouver une admirable application grâce aux deux artistes-chercheurs s'interrogeant sur la profondeur de ce concerto pour
violon (1853, quelques mois avant le suicide manqué et l'entrée volontaire en maison de santé), tant décrié par la postérité. Le tumulte manfredien de
l'allegro, son chant victorieux contre la matière, ses épanchements souverains font place dans le langsam(lent) à l'apparition du thème des esprits, à sa navigation dans un temps suspendu (l'adagietto de la 5e
de Mahler ne serait-il pas de cette nature?), à une pure poétique de la rêverie, puis aux énigmes du finale. Thomas Zehetmair est vraiment le maître de ce voyage mystique, telle la
divinité psychopompede l'Antiquité, conductrice des âmes vers une nouvelle vie. Certains de ses arrêts sur image sonore tiennent de la magie, et il fascine –
à juste titre – l'ONL. Un orchestre que Heinz Holliger emmène ensuite dans une 1ère symphonie aux appels mystérieux, à la lumière versée dans un Soir
désenténébré, aux chorals de cuivres légendaires ou apaisants. Et en ouverture avait retenti l'ostinato du Threnos écrit par Sandor Veress (lui-même disciple
de Bela Bartok, puis maître en composition de Holliger), une partition aussi claire dans les étapes de sa déploration qu'envoûtante dans ses paroxysmes ou sa dispersion terminale des sons dans l'espace mortel.
Véronique Bourin. (Dolce Sere) ©DR |