Garder la chambre Par Dominique Dubreuil Telle était la formulation d'ordonnance à l'ancienne,
en cas de refroidissement hivernal sévère. A moins de pouvoir se faire donner à domicile quelque concert privé (et ce n'était pas inscrit par le médecin, encore moins remboursé par l'ancêtre de la
Sécu), inconciliable avec le minimum de déplacement et de vie publique impliqué par la musique de chambre, d'un climat pourtant si intime … Je ne sais tout à fait pourquoi, la Salle Molière
–atmosphère décorative et souvenirs illustres au cœur de la IIIe République, sans doute - , est le lieu idéal de ce dorlotage collectif où rarement l'acoustique aura été si rassemblée
dans la rigueur mais aussi la chaleur. Parfait, donc, pour un programme discret sur lequel on a plaisir à attirer de nouveau l'attention, ces concerts du lundi soir
(mais pas tout à fait en soirée: 19h30) que donnent les musiciens de l'O.N.L, souvent avec des programmes en recherche. Ainsi (
06 décembre / T. 04 78 95 95 95), leur incursion dans l'admirablement chantant d'Europe Centrale (quintette op.77 de Dvorak) se prolonge de façon
plus française et inattendue, chez un musicien que le disque et les concerts font actuellement re-silhouetter. Connaissez-vous Jean Cras (1879- 1932),
autodidacte qui reçut des leçons de Henri Duparc mais ne fit métier de l'art des sons qu'après avoir vécu sa carrière… en tenue d'officier de marine. Cela
le rapproche d'un autre navigateur dont il fut à peu près le contemporain, Albert Roussel, même si en idéologie (pas seulement musicale) ce dernier fut à
babord (gauche) des navires tandis qu'on rencontrait plutôt Jean Cras à tribord: on mentionne cette situation parce que le quintette de Cras, à la
géométrie instrumentale pas courante (violon, alto, violoncelle, mais aussi flûte et harpe) porte le nom d'une province –"A bord de la Provence"-, qui est en
fait un cuirassé, et que cette histoire d'Eaux Maritimes doit nous faire rappeler le côté impressionniste-debussyste d'une écriture à redécouvrir.
On ne sera au contraire pas surpris par le choix chopinien (huit Nocturnes, la Polonaise op.44 dont Liszt – ici présent par sa 2e Ballade - disait qu'elle
s'inaugure et se conclut par un temps "d'heure trouble précédant l'ouragan") de Pascal Amoyel pour la Société Chopin (03 décembre / T. 04 78 64 81 65). Ce pianiste français, lui aussi "atypique",
songeait d'abord aux sciences avant que Giorgy Cziffra le révèle à sa vocation musicienne de romantique impénitent, car ce pianiste se consacre
volontiers au partenariat de concert avec les "diseurs de poésie ou de théâtre". En duo, il est aussi compagnon de la violoncelliste Emmanuelle Bertrand
et des violonistes Patrice Fontanarosa ou de son quasi-homonyme Pierre Amoyal. Et pour lui-même, compositeur d'inspiration entre autres biblique (Job, ou Dieu dans la tourmente), en même temps qu'enseignant
tourné vers un Festival Européen d'Enfance et d'Arts. Mais quid du "Chopin du Nord", cet Edvard Grieg dont l'œuvre ne saurait se résumer en un concerto de piano et une musique pour le Peer Gynt d'Ibsen? Le
Quatuor Debussy nous en montrera davantage avec le quatuor du compositeur norvégien, ainsi que des pièces pour piano seul (Helge Antoni), puis nous conduira vers l'orient scandinave
d'aujourd'hui, à travers le Quintette du Finlandais d'Auris Sallinen, dont il est le dédicataire et créateur. (Chambéry, Espace Malraux;
10 décembre./ T. 04 79 85 55 43) Tandis que la vénérable Société de Musique de Chambre conduit ses efforts
de décembre vers le sublime vocal des Motets de J.S.Bach (en rejoignant ainsi le Festival de Musique Ancienne et la Chapelle de la Trinité, voir plus loin…), le groupe grenoblois "Musée en musique / L'Oreille en fête
" s'intéresse aux tableaux d'Henri Fantin-Latour (1836-1904), un peintre avec un versant classico/mondain (les portraits qui firent de lui un Officiel du 2nd Empire et de la 3e
République). Mais il y avait aussi le Fantin ami de Manet et des impressionnistes – malgré son dégoût pour le plein-air -, et surtout passionné des musiques de Schumann, Wagner ou… Chabrier.
Dans le cadre de l'Exposition du Musée des Beaux-Arts, la musique de chambre se fera l'écho de ces ouvertures parfois paradoxales – Mendelssohn pour le côté plus sage, Fauré, Chausson et Lekeu pour la modernité - , avec
le duo de la pianiste Claire Désert – une romantique déclarée - et du violoncelliste Henri Demarquette, l'un des solistes les plus éclectiques mais aussi engagés dans l'art contemporain. ( 07 décembre / T.04 76 87 77 31) Et dans le cadre de l'amphi Astrée (Université Lyon-I / T. 04 72 43 19 00,
entrée libre), ce même jour (07 décembre) fera par coïncidence écouter
Aurélie Chenille (violon), Nicolas Friteau (violoncelle) et Julien Martineau (piano) qui se sont assemblés pour former un Trio Whistler : le jeu anagrammatique du peintre américano-impressionniste ayant donné l'Elstir
proustien que l'on sait, rien d'étonnant à ce que les jeunes musiciens du CNSM jouent eux aussi Chausson, en face du beethovénien op.70/2. Jean Cras : http://www.netmarine.net/tradi/celebres/cras/ Ph.: ©DR |