Quatre notations de concerts (2) Par Dominique Dubreuil
MICHEL DALBERTO Donner la sensation d'habiter un monde et de n'en
sortir que pour communiquer une langue, des coutumes, des images: c'est ce qu'arrive à faire aujourd'hui Michel Dalberto quand il vit en Liszt son rêve éveillé. Dès les premières mesures, nous
sommes pris comme compagnons d'un voyage romantique: mais il ne s'agit pas, dans les pièces choisies par l'interprète, de la picturalité presque sage des Années de Pèlerinage. Malgré des sous-titres
anecdotiques, les Etudes d'exécution transcendantale ne sont pas à écouter au seul sens superlatif d'une écrasante virtuosité. C'est un finistère, un bout du monde, ou un ultime
haut-plateau (selon l'étymologie, on y monte au delà…): sans concession vis-à-vis du public et de soi-même, Michel Dalberto montre à l'œuvre, dans
une délectation grave, une démiurgie qui jamais ne cède à l'effet, se suffisant de l'immensité harmonique et résonante du piano. Et c'est un piano total qui
nous enferme dans on cercle rude mais enchanté, frère de l'œuvre d'art total que Wagner voyait comme but suprême de sa création opératique, libérateur
grâce au génie lisztien d'énergies qui se retrouveront un siècle plus tard dans les tentatives du piano-espace, chez Xenakis ou autrement chez Stockhausen.
Ou bien, à l'orée de la paraphrase sur le Trouvère de Verdi, des sons surgissent à l'état physiquement pur, inaugural d'une matière délivrée pour
elle-même: chemin que magnifiera la Sonate en si mineur. Le bloc ainsi inventé n'a nul besoin d'être classé, ou ordonné à un discours. Il est là, évidence même.
Les Etudes peuvent devenir fleur au bord de l'abîme, fragment mélodique réengendré dans un choral bouleversant, hymne surgissant au cœur du développement: cette technique de composition tellurique fait songer à la
grandeur un peu délirante du sacré chez le Victor Hugo de La Légende des Siècles, de la Fin de Satan ou de Dieu. Michel Dalberto fait devenir naturel à
nos yeux et nos oreilles un tel rêve, alors qu'en première partie du récital son interprétation de Chopin paraissait presque trop armaturée (4e Ballade),
hachée de zébrures étranges et de ponctuations rageuses (les Mazurkas), d'une belle mais trop violente et presque brutale tragédie (la 3e Sonate).
Resterait à investir la dernière époque de la composition lisztienne, visionnaire et si dépouillée que les larmes montent aux yeux: avec Nuages Gris, la Lugubre Gondole ou Unstern, c'est un A Rebours
mystique et esthétique, comme un reniement ou une sublimation de la folle générosité de naguère. Michel Dalberto, qui connaît toutes les étapes de l'accession à la beauté,
devrait nous y conduire sans tarder, en ascèse et instruction spirituelle.
(Salle Molière/ Association Chopin/ 19 novembre 2004)
Michel Dalberto ©DR ALFRED BRENDEL
La sagesse brendelienne, c'est à la fois le regard anticonformiste, presque amusé qui se porte sur les valeurs à restaurer dans l'histoire musicale – ainsi,
l'importance accordée, preuves en mains, aux sonates de Mozart et de Haydn - , et le recours sans lassitude aux sources qui ont depuis si longtemps étanché
sa soif d'interrogation intérieure. Et donc, bien sûr, ce qui alimente le ruisseau Schubert… Il y a aussi le domaine qu'il habite si royalement, depuis les
origines : l'op.109, la première des trois Sonates ultimes de Beethoven, au plan"déjà" si peu habituel, est parcourue dans un sentiment de clarté,
d'évidence aussi que la Forme se rende si maîtresse du Temps. L'Humain se coule dès le début dans la vague ou le flux qui marque la plus "liquide", la plus
"impaire" (au sens verlainien…) des Trois dernières Sonates, passe en rêve tantôt martelé, tantôt fluide et anticipateur d'un rubato de la pensée, irrigue le
chant calme de l'andante (finale à variations), même traversé de ces épisodes fugués que le pianiste articule avec netteté mais encore nimbée de la tendresse qui les entoure dans l'écriture si libre.
C'est aussi avec une âme adolescente que Brendel nous fait entrer dans son propos mozartien, celle même d'abord des deux sonates écrites à dix-huit
ans, d'humeur si kaléidoscopique dans leur forme courte et brusque. Ombres errantes initiales, limpidité de modèle ouvertement haydnien, cristallerie d'énoncés, humeurs pour ciels d'averses qui se succéderaient en pays
d'océan, et pour conclure dans les finales, la dimension spécifiquement humoristique reprise dans la façon de jouer: Brendel se tourne alors vers le
public, comme pour dire l'air farceur: "pas plus compliqué que ça de sortir du labyrinthe!"… Mais d'ouverture de jeu dans le concert, il nous avait conduit
au tragique solitaire d'un Wolfgang de 26 ans, cette Fantaisie K.396 dont on nous dit que l'abbé Stadler aurait écrit une partie mais qui semble justement si
achevée par Mozart: et là Alfred Brendel devient l'être de silences et de révolte contre le destin, certitude que le monde est hostile et peut déferler tout à coup, réitération du grondement d'orage à la main gauche. Et c'est de là que sans doute il faut repartir pour trouver le nœud vivant de la réflexion, sous une lumière jamais délaissée: le piano de Schubert, toute son
œuvre pour piano, pour lequel Brendel avait au début de sa carrière entrepris une intégrale des sonates qui à cette époque tenait d'une sorte de provocation. A Lyon sont joués les 3 Klavierstücke de 1828. D'abord c'est
ampleur dans l'urgence angoissée, fallacieusement calmée en son milieu par les ondes de la songerie – les pierres-arpèges troublant l'eau immobile, comme
dans le lied Die Stadt, sur le poème de Heine. Puis, en schéma de structure inversé, une montée centrale d'implacable débordement, surgie de nulle part et retournant au néant. Enfin, la merveille du 3e
: encore analogue à l'œil d'une tempête, ce moment de mélodie apaisée, qui réalise dans le paradoxe d'une giration immobile – la modulation tournoyante – le voyage fascinant de la
mélancolie dans l'esprit. Trace d'un paradis qui fut habité, qu'on a perdu, que seule l'écriture ressuscite en tant qu'image fugitive: le lied, d'après Schiller,
"Beau monde, où es-tu?", disait aussi cet indicible, avec des mots. Et il restera au bis consenti à la fin du concert – un impromptu D.899 – de compléter ce
voyage. Le merveilleux pianisme, le toucher brendelien à nul autre semblable, font de cette ultime aventure intérieure une seule coulée. Quelque chose passe
et revient de là-bas, c'en est peut-être l'âme. Le "beau monde" oscille bien entre son absence (la question d'angoisse à lui adressée) et la stupéfaction que
murmure sa présence dès lors qu'un musicien-poète a l'intuition et le pouvoir de rendre cela visible.
(Auditorium/Grands Interprètes / 22 novembre 2004) |