Quatuor Debussy et Mirijam Contzen Ça tourne !
Par Dominique Dubreuil  Fauré / Ravel, Quatuors à cordes – QUATUOR DEBUSSY
Le plus souvent les disques rassemblent Debussy et Ravel pour l'unique quatuor à cordes de chacun, et c'est d'autant plus justifié que l'œuvre est composée aux rives de la trentaine…
Les Debussy ont, eux, choisi comme compagnon de Ravel son maître Fauré, qui attendit au contraire la fin de sa vie pour oser signer "à quatre archets". De ce contraste d'écriture jaillit un
principe d'interprétation qui oblige les musiciens à une réflexion affrontée. Et les Debussy semblent en effet d'abord, en Ravel, plutôt tournés vers l'allant
de l'écriture, vers ses qualités de dynamique et d'humour comme en témoignent les pizzicati joyeux du 2e mouvement, ou la véritable explosion
sonore qui ouvre le finale, mené à folle allure. Mais une écoute attentive les montrera également sensibles (centre du 2e, conduite précautionneuse, voire attendrie du 1er et du 3e
) à un climat de rêverie qui est inhérent à la part dissimulée ou rétractée de Ravel. On comprend mieux en passant à Fauré que le lyrisme grave du vieil homme ait pu impressionner tout le climat des
interprètes: car dans cette œuvre véritablement ultime de 1924 (la mort intervient quelques semaines après le point final…), tout est nimbé d'une
lumière spirituelle de fin d'après-midi, mais non crépusculaire ni à plus forte raison funèbre. Et même le dernier mouvement, qui s'élance une fois encore
vers une vie allante, presque dansée, est joué par les Debussy avec une (presque trop?) grande retenue. Comme si le versant de l'adret (selon le
terme montagnard: c'est au bord du lac d'Annecy que Fauré avait commencé la partition) était envahi des ombres de l'envers… On ne regrettera pas de rejoindre en cette superbe halte de paysage français
le Quatuor entre les moments de son intégrale Chostakovitch – (ARION ARN 68647)
Bach / Ysaye / Stravinsky / Bartok / Varge – MIRIJAM CONTZEN, voilon
Commencez par l'ultra-commencement du disque: vous serez saisi, dès ce Prélude la 3e Partita, par un son vif et pur, des battements rapides qui cherchent et trouvent leur expansion
harmonieuse de torrent bleu-gris, puis, dans le louré, une conception peu baroqueuse, qui s'abandonne à l'instinct du beau son. Une fois doublé le finistère de Bach, le parcours soliste entre dans
les territoires de la modernité pour s'y épanouir. Malgré les dates de composition (le début des années 1920) on retrouve évidemment davantage de romantisme prolongeant Bach pour la 4e Sonate de Ysa¥e, et la
générosité de Mirijam Contzen s'y donne libre cours. La liberté d'écriture est évidemment admirable par sa force – qui n'exclut nullement l'hommage à la
tradition – dans la Sonate de Bartok (1944), mais on sera impressionné par le climat désolé d'une Elégie de Stravinsky, en rupture avec les deux ou trois choses qu'on sait
de l'intériorité du Grand Russe. Quant au seul (quasi?) inédit du disque, le Serpent de Tibor Varga, il mériterait à lui seul une écoute:
la violoniste y rend un hommage ému à son maître. Cette courte pièce ne vaut évidemment pas par les seules qualités de virtuosité qu'elle exige. Son aspect
de "métaphore sinueuse de la vie d'une artiste" convoque des images presque imitatives mais surtout un style symbolique fort captivant. Voici donc, avec ce disque-programme, le portrait d'une artiste d'impeccable
technicité mais aussi – ce qui importe infiniment plus – d'une sensibilité qui la montre ouverte à bien des aspects plus mystérieux de son art. ARTE NOVA CLASSICS (B M G ) 82876 57741 2 |