Lumières de soies
Soieries tissées d'or au Musée Guimet

Par Odile Blanc

En 2000 disparaissait une personnalité marquante de l'histoire du musée des arts asiatiques Guimet, où elle était entrée en 1964, chargée de l'étude des nombreux textiles rapportés d'Asie centrale par Paul Peilliot. Krishna Roy, de la famille des Tagore, épousa à New York Jean Riboud, qu'elle tint constamment à associer à son goût pour les arts et traditions populaires des Indes. C'est à partir des années cinquante qu'elle réunit une importante collection illustrant la richesse et la diversité des techniques textiles, et en 1979 que l'Association pour l'étude et la documentation des textiles d'Asie (AEDTA) vit le jour à Paris.
Dans cet endroit fréquenté par les spécialistes s'élaborèrent des recherches tout à fait novatrices dans le domaine de l'étude des textiles, jusqu'alors principalement abordés sous le point de vue de l'iconographie et de l'histoire de l'art. L'étude des techniques de tissage comme des divers procédés de teinture devint un modèle – partagé par le Centre d'études international des textiles anciens (CIETA), dont Krishna Riboud fut la vice-présidente. Dans le même temps, la collection, dont le catalogue atteint 4000 pièces inventoriées, s'étend à l'Indonésie et à la Chine, puis au Japon. Dans les dernières années de sa vie, Krishna Riboud eut à cœur d'acquérir des tissus chinois rares et anciens, peu connus, principalement des soieries tissées d'or. Ces découvertes lui permirent d'aborder les relations entre ces textiles et des peuples non chinois, axe qu'elle souhaitait poursuivre dans le cadre de l'AEDTA. Le but de cette exposition, orchestrée de main de maître par le conservateur en charge de la collection, est précisément de révéler l'importance des textiles dans les échanges humains, textiles précieux réservés au culte ou à l'aristocratie, mais aussi textiles dits populaires d'une extraordinaire variété.

L'entrée donne immédiatement le ton, violet sombre comme celui de cette écharpe indonésienne de la fin du XIXe siècle obtenue à partir de la cochenille – dont la subtile couleur tirant vers le noir devient malheureusement et banalement toute noire dans le catalogue. Pour accueillir le visiteur dans une pénombre exigée par la fragilité des pièces exposées, un extraordinaire métier à tisser miniature en terre cuite de l'époque Han
(3e siècle avant J.-C. – 3e siècle après), qui faisait partie du mobilier funéraire accompagnant un défunt. Cet objet ressemble de beaucoup à certaines représentations de métier à tisser dans des bas reliefs de la même période. Et deux fragments de l'époque des Royaumes combattants (475-221 avant J.-C.) dont le décor de losanges est très peu visible.
A gauche, une salle est dédiée aux techniques du tissage et aux procédés de teinture, soulignant ainsi le souci de l'AEDTA : l'étude des techniques, jusqu'alors négligée, nécessaire à la compréhension des textiles et des savoir-faire qui les ont mis en œuvre. Pièce didactique et claire, qu'on ne saurait trop louer car les explications techniques, lorsqu'elles sont écrites, manquent souvent leur but pour les non spécialistes: rendre compte d'une activité qui était essentiellement manuelle, une pratique et non une théorie. Voici donc les principales bases qui font les merveilleuses soieries tissées d'or qui remplissent les salles suivantes, et les procédés de teinture complexes qui ajoutent au chatoiement du métal précieux. Heureuse initiative: une liasse d'étoffes prêtées par la maison parisienne Diwali, étoffes indiennes reprenant des motifs traditionnels, avec en gros cette indication "Prière de toucher", permission joyeuse à l'encontre de l'interdiction prévenant le visiteur face aux œuvres exposées.

Les pièces sont présentées par provenance,
d'abord les soieries chinoises, satins turquoises et rouges brochés de motifs rappelant eux de la Perse et de la Sogdiane, dont cet extraordinaire fragment entièrement couvert d'or, orné de médaillons dans lesquels s'adossent des lions ailés, ou encore ces médaillons à perroquets, dragons, phoenix. L'Indonésie déploie ses magnifiques soieries ikatées (la teinture est faite avant tissage sur les fils mêmes) rehaussées d'or, dont un châle aux motifs dits cachemire provenant de Sumatra, et une pièce balinaise dont le champ central s'orne des images des dieux hindous. L'Inde représente la part la plus variée, avec des pièces en provenance de toutes les régions et de toutes les époques: palmettes caractéristiques de l'époque moghole, en regard de magnifiques peintures de la même école, dont cette délicate étude de fleur du milieu du XVIIe siècle; saris chatoyants aux couleurs intenses, rayures et motifs géométriques. Le Japon enfin, avec ses tapisseries d'une extraordinaire finesse, aux motifs végétaux et de nuages stylisés, dans lesquels l'or vient souligner le motif ou une couleur; un obi à décor de fleurs d'automne, pins et grues, quatre mètres de longueur dans des coloris d'une fraîcheur printanière; et ces somptueux tissus à motifs géométriques et végétaux entrelacés, d'une étonnante modernité.
Parmi ces sections, une part belle est accordée aux costumes, qui montrent l'usage et le réemploi de certaines étoffes. En premier lieu, hormis le somptueux obi précédemment cité, un couvre-chef des Xe-XIIe siècles, réalisé dans un tissu complexe, la gaze, ici en deux couleurs. Une paire de bottes du Xe siècle qui gardent encore la trace de leur décor de dragons évoluant dans des rinceaux. Ces extraordinaires robes d'empereurs ou de mandarins, aux couleurs multicolores. Et ce fantastique gilet de lama tibétain, réalisé dans une laine d'un rouge amarante sombre et rehaussé d'un col en satin rouge cerise, et de bandes de soieries brochées d'or cousues au niveau des emmanchures. Du Japon, ces gilets de samouraïs qui mêlent aussi plusieurs tissus, soieries à décor d'or et coton imprimé. Sans oublier ce costume du théâtre nô, vêtement arachnéen aux motifs lancés d'or et, pour ce qui concerne l'Inde, ces vêtements d'enfants des environs de 1900 et ces somptueuses jupes brochées d'or.
Une salle est réservée aux tissus religieux, afin de souligner le lien entre préciosité des textiles et usage sacré, et le réemploi de tissus profanes dans un contexte religieux, tel le gilet de lama en laine – pratique au demeurant bien connue de l'Europe d'Ancien régime, où les rocailles et végétaux exubérants finissaient sur les épaules de riches prélats.
L'exposition se clôt par de nombreuses photographies de la fin du XIXe siècle où l'on voit ces merveilleux tissus et costumes portés par différents groupes de l'Inde, du Cambodge, du Japon, de la Birmanie, de la Chine, en un parcours remarquable par la richesse et la variété des pièces présentées comme par la rigueur de son argumentaire.

Lumières de soies. Soieries tissées d'or de la collection Riboud
Commissaire de l'exposition :
Vincent Lefèvre Conservateur du patrimoine
27 octobre 2004 – 07 février 2005
Musée national des arts asiatiques Guimet
6, place d'Iéna / 75016 Paris
Site :
www.museeguimet.fr

(1) Figure 10- Fragment de tissu bouddhique
détail Lampas, soie et fil d'or / XIIe-XIIIe siècle. Chine, Tibet 36 x 41,5 cm
(2) Figure 13-Cape (sKuber) de lama tibétain
Satin et taffetas broché, soie et fil d'or. Assemblage du XIXè siècle.
Tissu principal de la dynastie Qing, fin du XVIIIè siècle Chine, Tibet
156 x 74 cm (largeur du lé)
(3) Figure 42- Echarpe (slendang) – détail Taffetas ikaté, broché et lancé, soie et fil d'or
Début du XXe siècle Indonésie, Sumatra, Palembang
174,5 x 65,5 cm