Robert Mallet-Stevens, un architecte réhabilité
Par Catherine Férey
L'exposition rétrospective qui s'est ouverte le 27 avril au centre Georges Pompidou n'est pas la première manifestation consacrée à Robert Mallet-Stevens.
En 1986, pour le centenaire de la naissance de l'architecte français Paris, Villeneuve d'Ascq, Bruxelles et Tours avaient célébré sa mémoire. Une monographie avait alors été éditée sur la villa Noailles. Cependant,
Robert Mallet-Stevens, architecte (1886-1945) est la première exposition rétrospective d'envergure. Sobrement chronologique, elle permet de suivre le parcours qui mène l'architecte de l'influence du Viennois Joseph Hoffmann à ses pavillons pour l'exposition universelle de
1937 à Paris. Fils d'un expert en tableaux et de la fille d'un important collectionneur belge, Robert Mallet-Stevens accole le nom de sa mère à son nom de famille lorsqu'il intègre l'école spéciale d'architecture de
Paris, en 1903. A Bruxelles, pendant ses études, il découvre l'architecture de Joseph Hoffmann qui construit le palais de son oncle et de sa tante, Adolphe et Suzanne Stoclet. Il en suit le chantier
avec passion. Cependant, il ne s'engage pas lui-même dans la pratique, à la sortie de ses études. Il se tourne tout d'abord vers le journalisme. Il observe
l'architecture moderne et publie des "Notes from Paris" dans une revue anglaise, l'Architectural Review (1907-1908) et des "Lettres de Paris" dans la revue belge Tekné
(1911). Il expose aussi régulièrement au Salon d'Automne des séries d'esquisses "des principales réalisations architecturales qui constituent une ville moderne". On peut voir ces
esquisses dans les premières salles de l'exposition. Ni dessins d'architecte ni réflexions d'urbanisme, elles semblent rester à la surface de l'architecture dont
elles ne sont que des illustrations. En 1920, il va entrer dans la pratique par une porte toute neuve, le cinéma. Il devient décorateur de films et collabore
avec de noms prestigieux, dont Marcel L'Herbier, pour qui il signe les décors du Vertige et de L'Inhumaine. De larges extraits de films sont diffusés sur trois écrans, au fil de l'exposition.
De ces décors, il dégage une profession de foi qu'il énonce lors d'une conférence intitulée "le nouveau visage de l'art", et dans laquelle il affirme que "
L'architecture de décor (de théâtre ou de cinéma), en servant de base, a permis d'épurer, de simplifier, de voir clair, de composer grand. Elle a fait comprendre le charme des belles lignes géométriques. Elle a montré
l'inutilité des détails décoratifs exagérés. Elle a laissé entrevoir des constructions saines et logiques". De cette déclaration à la mise en pratique
en grandeur réelle, il n'y a qu'un pas que Robert Mallet-Stevens va franchir dès 1921, lorsqu'il obtient sa première commande: le "château" de Paul Poiret, à Mézy, dans les Yvelines. Ce bâtiment aura, toutefois, une
construction tourmentée, puisque Paul Poiret, ruiné, sera obligé d'en interrompre le chantier. La comédienne Elvire Popesco le rachètera et demandera à Robert Mallet-Stevens de l'achever, mais celui-ci mourra avant
la fin de la construction. Le "château" est aujourd'hui encore inachevé et son sort est incertain. Ce sera d'ailleurs le lot d'autres constructions de l'architecte.
La vicomtesse et le vicomte de Noailles commandent à l'architecte une villa à Hyères, près de Toulon. Mécènes et défenseurs résolus de la modernité, ils
reçoivent le monde artistique dans un bâtiment sobre, juxtaposition de formes pures. Man Ray y tourne un film surréaliste qui met en valeur les jeux
d'ombres et de lumières créés par les volumes géométriques de la villa. 
Les commandes s'enchaînent. Pour la villa de l'industriel Paul Cavrois à Croix près de Roubaix, Robert Mallet-Stevens réalise un travail complet puisqu'il signe tous les meubles,
tous les aménagements, en plus de la conception architecturale. Il s'entoure d'artistes de renom pour compléter son travail d'architecte-designer, comme on dirait aujourd'hui.
Il sera fidèle à ce principe de collaboration tout au long de sa vie. Le maître verrier Louis Barillet, les sculpteurs Jan et Joël Martel l'accompagneront régulièrement.
Après avoir abrité la famille Cavrois, la villa Cavrois sombre dans une période de turbulences juridiques. Elle est entièrement vidée de son contenu, jusqu'à la moindre poignée de porte. Son
sauvetage est dû à l'énergie et à la ténacité de l'association de sauvegarde de la villa Cavrois, dont les actions, souvent provocatrices et non sans
humour, ont eu raison de l'indifférence de l'état. Aujourd'hui propriété de la communauté urbaine de Lille, elle fait l'objet d'une première phase de restauration.
A l'occasion de l'exposition, les éditions Picard font paraître "Robert Mallet-Stevens, la villa Cavrois" de Richard Klein, architecte et historien de l'architecture, et longtemps président de l'association.
La rue Mallet-Stevens, à Paris, aligne plusieurs bâtiments, hôtels particuliers et ateliers d'artistes, plus ou moins intacts. Le propre hôtel que Robert
Mallet-Stevens s'y construit pour loger sa famille et son agence sera surélevé avec l'accord de sa veuve, malgré les limites de hauteur que l'architecte lui-même avait imposé pour l'ensemble des constructions de la rue !
Deux salles sont consacrées aux réalisations qu'il a menées pour les expositions, celle des Arts décoratifs en 1925, et surtout celles pour l'Exposition Universelle de 1937. Deux films montrent cette Exposition
Universelle, l'un réalisé par Pathé, film d'actualité documentaire, qui exhale un parfum résolument nationaliste (c'est l'époque !). Le commissaire de
l'exposition adjoint, en clin d'œil, à ce document officiel un film réalisé en couleurs par un touriste japonais (déjà !). Intéressant regard s'il en est d'un
sujet de l'Empire du Soleil Levant sur l' "universalité" selon une nation occidentale. Enfin l'exposition évoque le travail de designer de Robert Mallet-Stevens avec
des photographies de concours pour l'aménagement de cabines de paquebots, où le fonctionnel se pare du même goût pour la simplicité, l'épure, que ses constructions. Sur une estrade, s'alignent également des chaises,
souvent empilées puisque, justement, il est l'inventeur du principe de l'empilement. Déclinées en plusieurs couleurs, en plusieurs tissus, elles témoignent elles aussi de cette même double exigence.
Pour parvenir à réunir tous les dessins, tirages photographiques, tirages de plans, extraits de films exposés, il aura fallu toute la patience de l'équipe
scientifique dirigée par Olivier Cinqualbre, commissaire de l'exposition. Un tiers des documents de l'exposition a été découvert à l'occasion du
remarquable travail de recherche mené pour cette exposition. Pour des raisons inconnues, Robert Mallet-Stevens avait, en effet, demandé que ses archives ne lui survivent pas, un vœu que sa veuve avait respecté.
Cette exposition rend un hommage fidèle, jusque dans sa scénographie, aux principes qui ont régi le travail de Robert Mallet-Stevens. Le visiteur se promène dans l'exposition comme, selon les propres mots de Robert
Mallet-Stevens dans le 31éme numéro de Tekné "…dans la maison d'un artiste n'ayant aucune note discordante, sachant juxtaposer des teintes qui s'harmonisent et les lignes heureuses... ".
Centre Georges Pompidou - du 27 avril au 29 août 2005 / http://www.centrepompidou.fr
A lire aussi : Olivier Cinqualbre, Robert Mallet-Stevens, l'œuvre complète, éditions du Centre Pompidou (1) Propriété du Vicomte de Noailles, Hyères, 1923-1928
Photo : Centre Pompidou, Georges Méguerditchian, 2004 (2) et (3) Propriété de M. Cavrois, Croix, 1929-1932 / Photographies Véra Cardot et Pierre Joly, 1986
Centre Pompidou, Mnam-Cci, Bibliothèque Kandinsky, Fonds Cardot-Joly |