Regards sur la photographie
Grenoble, la question de la représentation du quotidien

Par Marie Vallier Savine

L'automne grenoblois est riche d'images. Entre les photos qui ont sollicité la contribution citoyenne de l'aire grenobloise, celles qui dialoguent avec le lieu où elles sont montrées et celles qui se construisent dans la relation avec d'autres, nous n'avons que l'embarras du choix.

Dans son livre Art social vidéo1,
Fred Forest oppose la réalité artistique au réel. D'après lui, le réel serait le bruit naturel, tandis que la réalité serait un signal esthétique. C'est à partir de ce postulat qu'il nous est permis de constituer un itinéraire à travers quatre expositions photos présentées dans différents lieux de la ville. L'originalité de ce parcours tient à la multiplicité des approches de lieux cosmopolites. Tantôt une démarche anthropologique offre un décalage entre singularité et représentativité; tantôt la dimension reportage mêle histoire et mémoire; globalement se pose l'interrogation sur la représentation.
Les photographies montrées à la Maison de l'Architecture de l'Isère privilégient, avant tout, le monde urbain. Regards de photographes chinois sur les mobilités urbaines... Cinq jeunes photographes chinois proposent la confrontation de leurs points de vues sur les problématiques posées par les grandes métropoles. Aniu pour Canton, LiLang pour Chongqing, Luo Yongjing pour Shanghai, Song Gangming pour Wuhan et Liu Zhijian pour Beijing. Les images proposées paraissent vouloir nous révéler le chaos, les incohérences, voire même les déchirures de la texture urbaine et rappellent que l'histoire de l'image est abondamment traversée par ces singulières cicatrices qui perturbent le jeu de ses modes de légitimation, de vérification. Les trente pièces produites dans le cadre de la 1e Biennale Internationale de la Photographie de Canton
2 font image et participent à une mise en espace qui revendique la théâtralité.

Une place à part est réservée au Musée de Grenoble pour C'est Dimanche !.
Sur les murs de la galerie centrale, on peut voir de grands tirages couleurs, à l'impact immédiat. L'initiative de cette opération revient à Maryvonne Arnaud, photographe et à Philippe Mouillon, fondateur de Laboratoire Sculpture Urbaine. Maryvonne Arnaud a lancé une commande photographique auprès des habitants de l'agglomération, sur le thème "que font les grenoblois le dimanche , quelle vision ont-ils de leurs dimanches ?". 700 personnes ont répondu et une quarantaine de clichés ont été sélectionnés pour être exposés au Musée. L'exposition est donc l'aboutissement d'un travail expérimental qui constitue une véritable collection.  Des très nombreux visuels, souvenirs délicats de séquences familiales, ou cadrages maladroits de paysages remplis d'émotion, aucun n'a été retouché; ls ont été agrandis au même format, avant que d'être accrochés symétriquement pour former une promenade. Le résultat est surprenant et relève davantage de la curiosité réelle que de l'esthétique. C'était l'objectif!

Notre regard interrogateur ne peut s'empêcher, au premier abord, de trouver les photographies quelque peu 'sentimentales', empreintes d'un réalisme rassurant. On nous donne à voir le monde habité comme un objet de réduction à l'essentiel, comme une fragmentation ordonnée. Si la série présentée constitue un ensemble dans lequel espoir et croyance en un monde fait d'instants de bonheur, il n'en demeure pas moins que la plupart des scènes, desquelles est exclue toute forme de violence, rappelle ce que Barthes désignait par "le supplément intraitable de l'identité" et exprime le sujet "en tant qu'il ne se donne pas d'importance ". En rappel à "l'origine des choses"3 , on voit comment les "acteurs" de ce projet font apparaître un usage nouveau de la photographie et ce, particulièrement, quant aux éléments qui subsistent dans la réflexion sur la représentation du temps non travaillé (c'est dimanche!). A cet ensemble, appelé collection aléatoire de photographies, ajoutons que soixante-dix panneaux Decaux sont actuellement dispersés dans l'agglomération grenobloise et offrent une série de très grands formats 4 x 3. Enfin, un collectif réunissant une dizaine de professionnels du champ culturel, mais aussi des artistes, universitaires et chercheurs a, pour l'occasion, publié le numéro 2 de local.contemporain, consacré aux usages contemporains des temps libres.

Dans le cadre des Rencontres avec une certaine scène américaine, il nous est donné à voir deux expositions:
Regard sur l'Arizona, Thierry Chenu, Photographe
Exposition de photographies sur Phœnix et l'Arizona à l'occasion du 15e anniversaire du jumelage entre Grenoble et Phœnix.
L'Hôtel de Ville de Grenoble construit en 1968 par Maurice Novarina, avec la collaboration de Jean Prouvé, le Hall d'Honneur, vaste espace éclairé de larges baies vitrées donnant sur le parc, sur les murs de béton brut, des photos sont accrochées sur les cimaises, d'autres sont suspendues sur un fil tendu traversant. Thierry Chenu a sillonné l'Arizona du sud au nord, parcourant ainsi quelque 2 500 miles, de la frontière mexicaine à Monument Valley. Des zones arides traversées, aux villages et villes dans lesquels il s'est arrêté pour observer l'architecture et l'organisation spatiale et sociale, il souligne, par la précision analytique de ses vues, les interférences des paysages et espaces urbains américains. Son travail, à la démarche généreuse, propose de superbes plans du désert de Somoran, il note avec beaucoup de justesse le contraste de deux architectures accrochées l'une à côté de l'autre (une façade très colorée d'un hôtel au Mexique et la façade très sobrement ornementée d'une majestueuse maison particulière), il restitue les lieux de tournages les plus mythiques de l'histoire du western ou encore livre avec modestie les portraits d'un pompier américain et celui d'Olivier Mosset.
L'idée que le paysage fait partie du patrimoine est une notion récente mais suffisamment forte chez le photographe grenoblois pour que l'on ne puisse s'y soustraire. Les images de Thierry Chenu sont porteuses de contenus, de messages, de constructions complexes. Les paysages urbains constituent ici une sorte d'écran absolu.

Des œuvres de James Turrel provenant de collections privées sont proposées au Musée de Grenoble; James Turrel vit et travaille en Arizona. Son œuvre développe, depuis ses débuts, une relation spatiale sensible à une lumière matérialisée (installations in situ, monochromes lumineux). Chacune de ses pièces donne ainsi à vivre la perception de la non-séparation du corps et de l'espace. Ce qu'il donne à voir, c'est le phénomène de notre propre perception. Exposition coorganisée par Elise Bureau, responsable de Lieu d'Images et d'Art (LIA) et le musée de Grenoble.
...de la représentation à la représentativité... portraits énigmatiques, modes d'organisations sociales, traitement de l'espace à un moment donné... pour tenter de découvrir, cet automne à Grenoble, que ce qu'expriment les images c'est davantage la possibilité de faire sortir la photographie de son propre cadre, que de montrer les usages possibles du médium photo.

1-Arts social video, 10/18, éd. Uge, Paris, 1977
2-Biennale de la Photographie de Canton, "regards sur la cité", Musée d'art
contemporain, janvier 2005
3- J. Baudrillard

Jusqu'au 14 décembre 2005 : Regard sur l'Arizona
Hall d'Honneur de l'Hôtel de Ville
local.contemporain 02 : "les usages contemporains des temps libres"
www.local-contemporain.net/
Jusqu'au 16 décembre 2005 :
Ville et Mobilités urbaines / Regards de photographes chinois
Maison de l'Architecture : 1, Place Bérulle /
http://www.ma38.org
C'est Dimanche ! Musée de Grenoble : 1, Place Lavalette
Jusqu'au 17 décembre 2005 :
James Turrel / Musée de Grenoble
Arizona Zone Aride: