Le roi nu

par Yves Neyrolles

À partir de trois contes d'Andersen, et notamment de celui qui donne son titre au spectacle, Evgueni Schwartz écrit, en 1934, une pièce qu'il destine non pas au jeune public mais à celui des grandes personnes pour les inviter à réfléchir, à réagir après la prise du pouvoir d'Adolf Hitler en Allemagne. Schwartz, qui a fondé en 1921 à Moscou une troupe de théâtre et qui participe à l'immense mouvement artistique qui accompagne la révolution soviétique, s'attire cependant des ennuis avec cette pièce, que les autorités interdisent avant même que celle-ci ne soit présentée au public: plus que de Hitler, la censure avait vu à travers cette histoire une critique — inadmissible — du grand Joseph Staline, conducteur, leader, responsable charismatique absolu du mouvement qui, selon lui, devait conduire le prolétariat russe à exercer la totalité du pouvoir après le renversement du dernier tsar.
Evgueni Schwartz ne rencontrera par la suite que des difficultés à vouloir poursuivre son travail créateur, ce qui ne l'empêchera pas d'écrire de nombreuses pièces, destinées aussi bien aux adultes qu'aux jeunes spectateurs, utilisant parfois les marionnettes.

C'est à la redécouverte d'un auteur désormais reconnu et souvent joué que Laurent Pelly nous invite, en nous offrant une mise en scène rutilante, poétique, pleine d'invention, de cette aventure tissée par le dramaturge russe, qui avait su, en son temps, plonger sa plume dans l'encre d'Andersen pour entraîner son public — mais cela n'avait pu se faire — à la suite du porcher Henri, amoureux d'une Henriette, princesse vers laquelle ce manant n'aurait même pas dû oser lever les yeux mais qu'il ne pouvait s'empêcher d'admirer en se persuadant que celle-ci ne pouvait être que la beauté incarnée et radieuse, l'élue de son cœur de gardien de pourceaux. Ce "conte de la folie ordinaire" nous fait goûter "un cocktail de qualités narratives et esthétiques qui détonne par sa capacité à naviguer avec une déconcertante agilité entre le premier et le deuxième degré". Nous sommes conviés à chercher notre réalité derrière les artifices, à sentir le risque derrière le théâtre épique, la dénonciation derrière le conte ou le spectacle de cabaret. Les dix comédiens, neuf hommes et une femme, orchestrent tout cela en faisant exister plus du double de personnages.
Le Roi nu se veut "une fête intelligente où l'humour le dispute à la poésie".

Le roi nu d'Evguéni  Schwartz, traduit par André Markowicz / Mise en scène de Laurent
Pelly
Du 07 au 18 décembre / Théâtre de la Croix-Rousse / Lyon /
http://www.croix-rousse.com
Ph. : ©DR