Match Point :
Bienvenue Mr Chance

Par Jean-Paul Gavard-Perret

Le héros de Match Point sait trop que ce n'est pas le doute qui rend l'homme fou ou assassin mais la certitude d'un enfermement sentimental. Dès lors tout est possible, surtout le pire là où pour s'en sortir et s'extraire d'une duplicité qui risque d'entraver l'ascension sociale il ne convient plus de se laisser dévorer par une maîtresse même si elle porte en elle l'enfant que l'amant ne peut pas encore avoir avec son épouse légitime (mais les temps changent à la fin du film). C'est pourquoi une nouvelle fois Allen déplace la comédie du côté de la tragédie la plus immorale en une intensité rarement atteinte par l'auteur de Crimes et délits, film qui n'est pas sans rappeler la dernière œuvre du réalisateur qui radicalise toutefois le point de vue apparu dans le film cité et dont le héros (nommé Judas) déléguait à une tierce personne l'exécution des basses œuvres. Ici et c'est peut-être le privilège d'un héros plus jeune, dévoré d'ambition, trader à l'avenir ouvert par sa belle famille, le personnage ne peut se permettre le luxe de certains remords qui croissent peut-être avec le temps. Un tel protagoniste n'est pas sans rappeler certains héros de Dostoïevski (cité dans le film) ou encore le Julien Sorel du Rouge et le Noir. Mais aux remords de l'amant de Mme. de Rénal répond le cynisme de celui qui sait " rebondir " du bon côté de l'existence - grâce il est vrai à la chance dont le film sert d'illustration et est symbolisée par deux astuces scéniques qui justifiant le titre. La culpabilité - même si elle apparaît au sein d'une scène hallucinatoire- ne peut plus contrarier les desseins du héros. Et si Judas de Crimes et délits ne pouvait être châtié que par lui-même on doute qu'ici le remord fasse long feu. L'amante américaine sera vite oubliée une fois que le force animale d'un instinct de survie aura fini de tracasser celui dont les conflits intérieurs passeront sans doute bien vite au second plan car il ne les verra plus très longtemps - de mêmes que ses actes - avec les yeux de l'âme. Londres devient ici le lieu d'élection d'une histoire qui représente la version inversée de tous les Coups de foudre à Notting Hill , de tous ses films à thématique hollywoodienne dans laquelle le bon est récompensé et le méchant puni. En un décor et un milieu où tout est propice à la déclinaison d'une dérive romantique, Allen développe une dramaturgie perfide qui souligne l'immoralité d'un monde dont l'œuvre devient la critique implicite. Jamais sans doute W. Allen n'est allé aussi loin et semble aussi désabusé. Fomenteur de l'urbanité et du mensonge, jouant en complice avec la lumière et les douleurs afin de créer des atmosphères capiteuses, il offre en conséquence un de ses films les plus singuliers et subtils où tout (décors, objets) révèlent une théâtralité propre à développer la duplicité d'un héros dont le regard semble toujours en fuite.

De Crimes et délits, W. Allan affirmait " je pense que c'est un de mes meilleurs films, celui qui fonctionne le mieux ", mais avec Match Point et en resserrant son propos du côté de l'épure narrative il crée un film qui dépasse celui-là. Plus de place pour l'humour (sinon à dose homéopathique), exit les digressions et les personnages connexes. Nous entrons ici dans ce que le réalisateur a toujours caressé de toucher sans trop oser l'affirmer : la tragédie d'où Aphrodite doit être retirée au sein d'une complexité filmique qui rend les trois personnages du film jamais monolithiques. En cinéaste subtil W. Allen sait disséminer ces petits détails qui disent tout (à la sécheresse de la femme épousée répond la voluptueuse pulpe de l'amante) cependant nous entrons non seulement du côté de la réalité la plus triviale (et rendue encore plus sordide parce qu'elle se situe en un univers policé et huppé) mais aussi de la fable sinon enchanteresse du moins fantastique soulignée par la musique de Verdi. Apparaît soudain une mythologie post-moderne qui rejoint l'archaïque. Woody Allen, professeur émérite en culpabilité judéo-chrétienne et en relations amoureuses insatisfaisantes (les seconde découlant de la première) réussit donc un film paroxysmique, brillant, inhabituellement long (sans que l'on s'en aperçoive tant l'intrigue est nourrie de rebondissements et de chausse-trappes), glacé mais chaud et dont toutes effusions faciles sont gommées au profit d'un martèlement de scènes où le gros plan est largement utilisé. Glissant de New-York à Londres en une de ses rares incursions européennes (la première avec Venise fut partiellement ratée), Allen trouve là un moyen de décaler ou d'amplifier le problème éthique qui selon l'auteur lui-même, reste "ma thématique majeure". Nous sommes saisis d'un mélange de terreur et d'admiration écœurée envers un héros pris de vertige par la verticalité de ce qu'il croît (mais le pense-t-il vraiment?) représenter le bonheur. Par un tel sentiment ambigu le créateur ne fait-il pas de nous le complice de son héros et son propre complice. C'est sans doute la plus grande perfidie de l'auteur : nous faire éprouver ce qui habite toute son œuvre : l'indéracinable culpabilité qui n'empêche pas de vivre et d'écraser ce qui dérange tant la petite voie de la conscience reste étrangement muette lorsque cela nous arrange.

Ph. : Jonathan Rhys-Meyers et Eddie Marsan © TFM Distribution