L'Oiseau-Tempête
Plaidoyer pour une vie fuyante

Par Jean-Paul Gavard-Perret

Revue libertaire au sens le plus large du terme, L'Oiseau-Tempête renoue, en s'installant dans le champ de la critique sociale, avec un temps qu'on croyait perdu. Non que cette revue cherche frileusement à recycler des modèles passés même si ses fondateurs - qui la firent accoucher pour le premier numéro en 1987 - se reconnaissent dans une mouvance proche d'une pensée où se mêlent les relents les plus salvateurs des idées anarchistes, marxistes, situationnistes ou surréalistes. C'est d'ailleurs à ces derniers que la revue fait penser : sa mise en page n'est pas sans rappeler la revue "Le Surréalisme" et mêle elle aussi textes politiques et théoriques à des approches qui ouvrent aux pouvoirs subversifs de l'Imaginaire comme en témoigne, dans le numéro 12, les trois superbes poèmes de Bruno Tomera.

Oiseau-tempête est donc une revue qui dérange : pour preuve - et malgré ou à cause de sa qualité - on n'a grand soin de ne pas en parler même chez les institutionnels du non politiquement correcte puisque d'une certaine manière elle souligne leur carence et leur " bien " penser qui ne fait que soutenir la vague du néo-moralisme dans l'air du temps. D'autant que la revue par son ambition dépasse le simple témoignage ou la prise de position. Et le texte majeur du numéro 12"Comment le monde va" possède en sa force une manière de soulever les questions majeures au sujet d'un monde qui nous prend à la gorge, un monde sans issue de sortie, un monde où comme l'écrivait Artaud "les portes n'existent pas et on ne va jamais que nulle part que là où l'on est". C'est ce " nulle part " qu'il faut pourtant tenter de cartographier puisqu'il faut l'habiter. On ne peut, ici, rentrer dans les détails on ne peut donc que recommander une lecture dense qui nous apprend à nous élever contre les faiseurs de tord, contre tous ceux qui font semblant de nous convier à leur banquet pour nous transformer en victimes consentantes. La nécessité d'une telle revue tient dès lors à ceci : elle lutte contre la douleur du monde en équarrissant nos certitudes. Certes on peut - et les responsables de la revue ne le demandent pas - ne pas partager tout ce qui est dit en de telles pages lourdes de richesses intellectuelles et poétiques. Il n'empêche qu'elles sont un passage plus qu'intéressant à qui veut comprendre de quoi notre monde est fait et refait. Dans une configuration opposée à ce que l'on entend généralement par le terme de témoignage, le revue nous embarque donc sans pathos en une suite de périples qui à leur manière sont autant de voyages initiatiques. Et c'est en ce sens qu'une telle revue rétablit enfin l'équilibre entre ce qui est dit et ce qui est généralement non dit. Ce déplacement "initiatique" nous permet de mieux comprendre comment tout se renverse, comment tout est désormais bouché au nom de divers principe de pseudo réalité suprème ou de pseudo-éthique comme s'il n'y avait plus rien à faire envers ce qu'on nous dit être la fatalité du monde post-moderne. Et peut-être parce qu'une telle revue ne cherche pas à prouver mais apprend à éprouver (ce n'est pourtant pas de la compassion qu'il s'agit) elle met en évidence tout ce qui nous emprisonne. Elle ne répond pas à la souillure par la souillure mais - et on osera le mot - une forme de beauté : c'est cela en cela qu'elle nous fait entendre ce qui fait de la société des hommes une société humaine.

Ainsi comme avant un dernier sommeil contraint et forcé, les auteurs se mettent à parler, par delà la douleur, et ouvrent à un appel. Ils touchent là à des perceptions et des analyses qui permettent de voir comment le mot vie se transforme souvent en vide. Ils nous rappellent aussi combien le pouvoir ne nourrit pas l'être, mais s'en gave pour se reproduire et le vider. Une telle revue nous place en conséquence face à une "expérience organique" qui vient tordre le cou à un Imaginaire de construction ou de reconstruction. On est dans un Imaginaire beaucoup plus profond qui plonge par l'analyse sociale aux racines de l'être. C'est pour le lecteur une manière rare de s'éprouver, de se rencontrer enfin.
A celui qui n'a jamais cherché que le réel, une telle revue répond donc à sa manière. A celui qui croit aux forces de l'Imaginaire elle offre aussi bien des échos, lui tend une perche. C'est à ce titre que cette revue devient celle du mouvement au sein de l'enfermement, devient aussi un lieu où les manières de voir et de comprendre mutent. C'est pourquoi l'Oiseau-Tempête n'est pas un cri de douleur mais de rage, c'est lui qui fait naître un langage qui possède l'élégance et l'habileté de ne pas se contenter de l'imprécation - cette commodité farcesque de la critique. Elle préfère la poésie au sens plein. C'est pourquoi nous parlions plus haut de beauté. C'est pourquoi aussi elle peut nous toucher dans les fibres encore vivantes de notre chair qui n'est pas faite que pour les canons ou les grippes aviaires.

L'Oiseau Tempête, 21ter rue Voltaire, 75O11 Paris.
http://oiseautempete.internetdown.org