Jean Cocteau et la Côte d'Azur

Par Christian Soleil

Figure de proue des intellectuels et des artistes qui vécurent un long flirt avec la Côte d'Azur, Jean Cocteau confirma par-là même au regard des inattentifs qui ne découvrirent pas son œuvre mais le jugèrent sur les apparences son identité de "touche-à-tout de génie", de "prince frivole", bref d'artiste instable, incapable de se fixer et de creuser son trou dans un domaine et un seul, une bonne fois pour toutes. Mais c'est parce qu'on regarde les étoiles de loin qu'elles ont l'air d'occuper une place déterminée dans le ciel. Quant à celui qui creuse son trou dans un domaine unique de l'art, c'est tout au plus un fossoyeur, dans le meilleur des cas un commerçant. La certitude et la permanence du style déterminent rarement le talent, au contraire du doute et de la recherche.

Cocteau se chercha dans l'art, et il ne se fixa pas vraiment sur ce rivage méditerranéen, où il vécut avec l'allégresse enfantine d'un artiste qui s'autorise toutes les libertés. La Côte d'Azur fut le lieu de la métamorphose permanente de l'homme qui se jouait des signes, incarnant son ange sur cette scène allégorique. Avant cela, Cocteau avait été de tous les groupes, de toutes les avant-gardes, goûtant toutes les esthétiques et lançant toutes les modes. Il aura eu des amis partout, accueillant avec une sincère générosité tout ce qui se présentait. Il se jouait des apparences parce qu'elles n'étaient pas de son monde. Son brio, bien sûr, agaçait les uns, ceux qui ne pardonnent pas la multiplicité des talents, mais il forçait l'admiration des autres. Ce que certains prenaient pour des facéties, d'autres y voyaient le signe de la difficulté d'être qui le tenaillait, et dont il fit, dans le sillage de Fontenelle, le titre d'un volume d'essais.

Ses romans lui ont assuré une certaine notoriété et ses poésies ont été appréciées par les plus grands, mais ce sont ses pièce de théâtre et plus encore ses films (Le Sang d'un poète, 1930, L'Eternel retour, 1944, Le Belle et la bête, 1946, Orphée, 1949, Le Testament d'Orphée1959) qui lui confèrent une véritable gloire auprès du grand public. Ce qui ne lui interdit pas un travail d'introspection et d'analyse qui lui attire bien des lecteurs attentifs à l'inquiet qui sommeille derrière l'apparent "feu follet". Sa conception de la poésie tendait à la généraliser à toutes les formes possibles de la création artistique : il parlait de "poésie graphique" pour ses dessins et de "poésie cinématographique" pour ses films. Ce syncrétisme au profit d'un genre est à placer au rang d'une intention unitaire qui fait de la vie même de l'artiste un chant surprenant.
Ses séjours sur le Côte d'Azur seront fréquents et répétés : Cocteau ne manquait pas une opportunité pour retrouver le climat si plaisant, fait de vacance, de repos, d'amitié et de baignade. Il y est toujours de passage, pour des périodes variables, le temps de ne pas se lasser des merveilles qu'il découvre. Il y a un profond méditerranéisme chez Cocteau, dont l'écriture est constamment ravivée au contact des mythes et des légendes grecques.

Début 1918, Cocteau séjourne chez les Croisset à Grasse, dans leur villa aux jardins dessinés par Ferdinand Bac, où il reviendra souvent. Au printemps 1921, il est à Carqueiranne avec Roger de la Fresnaye et Raymond Radiguet. Il confie à sa mère : "Carqueiranne est l'endroit le plus laid et le plus sympathique du monde... La mer forme un vaste golfe très bleu. Plage de varech et de vieilles chaussures. J'aime ces endroits médiocres qui ne tourmentent pas le spectateur… "
Il passe tout l'été 1922 avec Radiguet au Lavandou puis à Pramousquier sur la côte des Maures. Il écrit avec assurance à sa mère : "L'air de mer qui excite à la poésie explique le lyrisme grec" En 1923 et 1924 on le voit à Monte-Carlo. Il écrit ses impressions, toujours à sa mère : "Je trouve Monte-Carlo très beau. On y pense à Fantomas comme à Homère en Grèce... " Dès août 1924, il séjourne à l'hôtel Welcome à Villefranche-sur-Mer, où il reviendra très souvent, faisant de cet endroit un haut lieu littéraire que les guides touristiques du monde entier ne manquent pas de citer.
Il séjourne en été 1927 à Toulon avec Jean Desbordes, et dans la région en 1932 (Saint-Mandrier, Tamaris). Il parlera de Toulon en ces termes : "Pour moi Toulon est une ville de province admirable... un décor de Puget et de Vauban avec des marchés qui sont des temples grecs et des places qui sont des salles des fêtes... Elle me représente la paix, le repos, la noblesse, l'élégance, le calme... L'escadre ajoute la vie et la jeunesse"

Mai 1950 : Jean Cocteau est accueilli par Francine Weisweiller à la villa Santo Sospir au Cap-Ferrat, qu'il va décorer, ou plutôt "tatouer" comme il dit, l'année suivante. Il y séjourne régulièrement jusqu'en mars 1963. A bord de l'Orphée II, il effectuera de nombreuses croisières en Méditerranée. C'est une période faste pour l'enfant émerveillé et enchanteur qu'il sut rester jusqu'au bout. Il devient un personnage clé de la Côte d'Azur et préside le Festival de cinéma de Cannes en 1953. Il entreprend, à la manière d'un Matisse à la fin de sa vie, la décoration d'une chapelle dédiée aux pêcheurs de la rade de Villefranche. Là, la montagne tombe dans la mer. La vieille ville, avec ses ruelles qui grimpent et sa rue sombre, surplombe la petite bâtisse consacrée. La chambre de l'hôtel Welcome donne sur son toit ; au loin, de l'autre côté de la rade, la villa Santo Sospir est à peine visible à côté du phare. C'est un univers de gens simples et de célébrités étrangères et Cocteau s'y sent bien. Il écrit à son jeune correspondant Milorad le 9 octobre 1956 : "Mon rêve est d'être un de ces épicuriens qui ne se mêlent que de ce qui les regarde et le survolent. Ne croyez pas que je tire la moindre fierté d'avoir compris dans quel ignoble mécanisme la pauvre terre s'intègre. La preuve, c'est que je ne sais quelle grâce euphorique me réconforte dès que j'aborde sur mes échafaudages, en face du Welcome." En janvier 1957, Jean Cocteau achève les fresques de la chapelle Saint-Pierre à Villefranche-sur-Mer. Dans le même style, il décore l'année suivante la salle des mariages de la mairie de Menton et la scène du théâtre en plein-air de Cap-d'Ail. Il s'adonne à la poterie chez Madeline à Villefranche. En 1960 il tourne Voyage au pays de l'insolite à Antibes, dans la boutique Au Roi Soleil. Il semble omniprésent, promenant sa silhouette de dandy ascétique, léger, rieur, photogénique, présent aux galas et aux expositions, toujours entouré des célébrités du moment, aimé des journalistes. On dirait qu'il ne résiste pas aux attraits de la célébrité. S'il la rechercha dans sa jeunesse, on peut pourtant dire qu'elle le poursuit à présent. Il ne sort pas autant qu'on croit, mais sa gloire en fait un homme très sollicité. Dès qu'il est présent quelque part, les invitations se mettent à pleuvoir. "Un jour, rapporte Edouard Dermit, son fils adoptif, nous étions partis incognito à Venise avec Jean et Francine. Nous voulions prendre des vacances et ne voir personne, sortir du tumulte de Paris et de la Côte. Eh bien, cela ne faisait pas trois jours que nous étions arrivés, déjà la photo de Jean apparaissait à la une des journaux, et nous recevions des invitations pour nous rendre chez telle ou telle personnalité. Il lui était impossible de s'en sortir".

Happé par les dieux de la gloire, captif du soleil, ce feu qui l'habite et qui lui donne tant d'énergie pour travailler, créer, encore et toujours, Jean Cocteau écrit en 1961 : "Les Alpes-Maritimes et la Provence (qui ressemble à la Grèce) nous offrent encore des prétextes à créer des pèlerinages malgré cette époque où les oeuvres se répandent, reproduites (par la photographie et le disque) et renseignent approximativement les innombrables personnes qui confondent un objet, un lieu, avec le reflet que les machines lui en donnent".
"Ma première expérience de retour au pèlerinage fut la petite chapelle Saint-Pierre de Villefranche et c'est sous cet angle que je suis fier de sa réussite et d'y attirer les curieux.
"La liste est longue des poètes et des peintres réfugiés sur la Côte et qui l'ornent. Matisse et Picasso nous en ont donné l'exemple".
"Je sors peu, hélas, et laisse ce soin au double de légende qu'on m'invente et qui circule à ma place. C'est pourquoi je ne vous parle pas des fêtes et des plaisirs nocturnes que cette ombre chinoise connaît certes mieux que moi. Je ne vous parle que d'une rive où les effluves mythologiques de la Méditerranée produisent un admirable mélange de paresse et de travail".
Jean Cocteau, qui disait : "Si j'ai la chance de vivre encore dans vos esprits, c'est sous une forme mythologique", a considérablement participé au mythe de la Côte d'Azur comme terre d'exaltation, d'enthousiasme, de bonheur, de lumière : un paradis. L'image du poète se fond avec les souvenirs surexposés de tous les clichés de la joie et de la reconnaissance. Mais les beautés contrastées de ce rivage se métamorphosent ici en symboles et la Côte d'Azur, ce lieu des muses, devient l'abri, intime et universel, de toutes les recherches intérieures. Certaines s'impriment sur des feuilles, d'autres se gravent dans les murs.

Villefranche-sur-Mer, 26 août 2005