Grigory Sokolov Concert du 07 novembre 2005 par Dominique Dubreuil On a rarement en concert la sensation d'assister à la
notion de recommencement absolu, quelque chose comme l'immersion dans une eau baptismale de la musique, ou l'air du premier matin où l'on part sur la route ainsi que le décrit Rimbaud…
Voici en tout cas fixé dans le souvenir le récital de Grigory Sokolov, et cela ne tient pas seulement à la légende que le pianiste s'est construite ou qu'il a accepté de laisser construire. Ni à cette attitude
souverainement absente durant tout le concert – quitte à très courtoisement offrir six fois le bis à son public exalté et en faisant comprendre que ce n'est pas mépris de l'innombrable autre mais refuge sur
la planète Orphée - … On peut certes se référer à la conjonction exceptionnelle chez ce musicien de deux qualités - on dirait presque: affects du
fond de la personnalité -, l'absolue précision dans l'énergie la plus contrôlée et le pianisme le plus intuitivement harmonieux qui réinvente sans trêve la
sonorité. Mais c'est insuffisant, et de désolante façon, car trop général et abstrait. Il vaudrait sans doute mieux tenter de cerner comment dans la Sonate
D.959 de Schubert Grigory Sokolov prend calmement, ductilement, la mesure du Temps si complexe, fluide et réversible que seul dans l'histoire musicale
(artistique aussi?) le Wanderer viennois sut à jamais inscrire dans la conscience ultérieure. D'où la sensation que le pianiste creuse devant nous les
quatre réservoirs (mouvements) de l'œuvre, les emplissant exactement de la quantité comme de l'essence même de cette substance liquide qui baigne et constitue ce Temps ordonné.
Ainsi l'andantino, chant sublime et ambigu entre tous (mélancolie? désespoir? résignation?) , Sokolov l'établit sans hâte sur des piliers de doux accords à
égale distance les uns des autres. Est-ce donc berceuse par delà les années déchiffrables de la mémoire? Promesse de survie? Consolation d'avoir été exilé en ce monde? Et quand bientôt surgit l'épisode central, ce
bouleversement de tout l'être s'accomplit – comme chez nul autre pianiste – en passage de l'autre côté du miroir, ainsi que Novalis le fit en inversant la
valeur de la Nuit, antérieurement obscure et miraculeusement devenue clarté, par la dialectique de ses Hymnes. Bienfaitrice pour l'homme angoissé… Avec
Sokolov, même le plus haut palier de la violence, habituellement ravage terrifiant, ici conjugue ce ravage et une forme supérieure d'harmonie, non
seulement sonore mais existentielle. Ainsi encore le finale sera insaisissable et insoumise allure d'errance, pourtant substance de la logique même en son
déroulement de paysages diaprés – collines, vallons, ruisseaux, bosquets, horizon désirable -: Sokolov sait comment mêler à ce déroulement si naturel
qu'on en oublie les repères de durée le nécessaire orage en son centre (ah! les croisements de mains qui suggèrent l'arrière-plan du trouble et son absolu
pouvoir sur le récit…) puis sa résorption dans la fluidité du parcours. Tout au moins jusqu'à ces hésitations imperceptibles devant le poteau indicateur, la
résolution d'avancer encore, et trouant les silences, le triomphe de l'espoir: horizon cette fois atteint, dépassé, une dernière fois revu. Partout dans la
Sonate, l'intuition et la précision de l'interprète fondent en vérité l'obsédante mais insidieuse présence: mystérieuse enveloppe des formes et des habits du
Temps, transparence des arpèges admirablement liquides, opacité des piliers-accords auxquels sont placardées les sentences du destin. Une pensée
qui rêve-éveillé, voilà bien la merveille de cette vision. Ou si on préfère citer le surréalisme: "Qui est là? Ah oui, faîtes entrer l'infini"
Bien sûr subsiste l'exaspérante idée que sans enregistrement, fût-il clandestin et rudimentaire, tout cela va fuir, aura déjà fui par les herses de la mémoire, et
les fragments de notation n'auront été que dérisoire parade contre l'impossible à dire. Il en ira de même, hélas, pour l'univers schumannien, cet autre et si
différent "grand combat" contre l'érosion du temps mais surtout, chez le futur mari de Clara, l'effritement toujours menaçant de l'Idée constructrice. Le
geste originel de la Sonate op.11, avec sa générosité de choral qui assemble aussi la mélodie et son assaut fixateur du légendaire, est avec Sokolov une
redécouverte du sens thaumaturgique de l'étendue, avant que les propositions disjointes ne viennent bientôt révéler le profond ravinement, la faille par où
s'engouffrent, tantôt sournoises, tantôt déjà triomphantes, les visions fugitives à la Hoffmann. Ainsi en ira-t-il de la pensée ordonnatrice du désordre, et chez
Sokolov, du dédain d'une virtuosité rythmique ou harmonique: tout parvient maîtrisé au suprême, à l'évident degré, tout en ressort épuré, dans l'ignorance
de cette exhibition musculaire, de ce côté hercule de foire qui paraissent fugitivement chez les meilleurs. C'est l'aventure schumannienne qui est ici
rendue lisible, à travers cette infinie opacité de la pensée qui se cherche et lutte, secrètement travaillée d'instable. L'aria est agrandie à une dimension
d'eau miroitante, trouble sous la pellicule d'apparence paisible. Le scherzo se taraude avec une burlesque interpolation. Quant au finale, si grandiose jusque
dans son déchirement, Sokolov le mène au déferlement de vagues destructrices, parfois surgies à la perpendiculaire du mouvement d'ensemble,
en se servant d'une violence qui doit exister dans les réserves les plus secrètes de l'interprétation, arme ultime qui nous place à l'abrupt du désarroi.
Heureusement, dans les bis, surgiront des éclaircies: un des Chopin a l'impalpable d'un Ariel délivré des pesanteurs en terre, et les Rameau vont
infiniment loin dans la raison qui se réconcilie avec l'harmonieux. (Auditorium de Lyon, 07 novembre 2005) Ph. : Grigory Sokolov ©DR |