Michel Dalberto Concert du 19 novembre 2005 par Dominique Dubreuil Michel Dalberto, n'est-ce pas d'abord avant tout un
défi? Le récital donné en ouverture pour la série "piano à Lyon" avait cette dimension de manifeste et portait sa belle charge d'unicité. Les trois visages ultimes des sonates schubertiennes,
auxquels était ajoutée la triade des Klavierstücke D.946, constituent dans l'histoire musicale et esthétique un sommet de l'autoportrait, sans forfanterie mais sans dissimulation du finistère où
s'est aventuré un compositeur de 31 ans qui ne peut d'ailleurs savoir à quel point ces trois œuvres font partie de son testament. Sommets parfois peu accessibles au cœur d'un massif lui-même bien
retranché au regard des contemporains, et si même moins effrayant pour eux que l'antérieur cycle de lieder du Winterreise, d'un langage qui violente en douceur la conception usuelle de la temporalité.
Humain, très humain – bien davantage que l'ultime de Beethoven-, et où justement Schubert reste plus grand que ce qui écrase cet humain duquel il
participe totalement. Cette trilogie, Michel Dalberto, arpenteur de tout territoire du clavier schubertien, la place en une lumière moins miséricordieuse
que vivement – voire cruellement – propre à en cerner l'architecture. Il va jouant sur les vides (appelons-les à sa suite des silences), jusque dans le
malaise ou même la souffrance et le vertige qu'il fait physiquement ressentir, contre une conception plus pleine, charnelle, de la texture sonore, du courant
mélodique. Car ce pianiste, on le sait, a choisi de privilégier le péril imminent de la cassure, la désarticulation, "la massive nuit" aux confins de douleur et
mort qui guettent. La solitude qu'il parcourt et met en relief est espace difficilement habitable, et c'est cela qui donne encore plus de poids à ce répit
parfois consenti aux marges du silence, ainsi la très belle coda immergeant l'allegro initial de la D. 958. Mais plus souvent, c'est une analyse supérieure qui a l'intuition de l'essentiel
avant de céder à ses rudesses et à la rugosité d'un parcours où le temps se refuse au lisse. Il en va ainsi, à l'orée de la D.960, de la décomposition du
trille à la basse (qui va jouer un rôle si fondamental et quasi cyclique dans la Sonate entière), butant sur un silence qu'il agrandit: d'où procédera un récit
qui semble souvent trop heurté, où "les pavés disjoints" de la mémoire constructrice blessent sans forcément aider à rejoindre les fenêtres du secret.
Trop de hâte peut bousculer le mystère, trop de vision parcellaire, heurtée, claudicante, peut conduire à la brutalité, et les voyages autour de la modulation qui constituent parfois le cœur de la pensée, une histoire
merveilleuse dans l'histoire (centres de l'allegro de la D.960, du 2e Klavierstücke) en sont, par contagion, comme bousculés, alors qu'il faudrait
probablement les entourer d'un nimbe protecteur. Ou bien un accent surprenant – pilier de colère et de révolte, peut-être prémonition du raz-de-marée qui submergera le milieu de l'andantino, D.959? – surgit dès
l'énoncé du chant si mélancolique, et impose une autre structure au mouvement tout entier. On ressent alors qu'il est fait injonction de s'abandonner le moins possible, mais cela est-ce bien Schubert? Ou Schubert
tout entier, ce Franz-bloc? Car Franz est aussi argile et herbes souples dans le courant du ruisseau qui emporte sa musique, non? Demeurent donc les questions nécessairement sans réponse dé-nuancée, et
l'intimidante conception d'un voyage qui nous aura fait mieux réaliser, y compris par le souvenir de cette crispation douloureuse et dominatrice, les
risques encourus par un interprète jeté à corps et esprit perdus mais âme sans trop de consolation (fût-ce en consentant à la douceur peut-être mensongère
du son) dans sa tâche admirable. (Salle Molière / Lyon, 19 novembre 2005) Ph. : Michel Dalberto©DR |