Sélection de disques

par Dominique Dubreuil

Alessandro Stradella / Cantate, duetti, sinfonie. Concert de l'Hostel Dieu
Il n'est pas n'importe qui dans l'histoire musicale, mais on en parlait surtout à cause de son destin…baroque. Ce Don Giovanni de bonne famille (1638-1682), au demeurant le meilleur-pédagogue du monde, a des élèves illustres, en particulier la Reine Christine de Suède qui après avoir (involontairement) fait mourir Descartes en Suède gagna Rome, où elle prit Stradella à son service. Puis le mélange de vie amoureuse sans contrôle et d'un certain goût pour la spéculation (non philosophique, celle-là) le mènera d'épisodes rocambolesques en fin tragique. Mais que vaut la musique de ce musicien assassiné? Le travail du Concert permet un tour d'horizon généreux. D'entrée de jeu, l'aria "Da chi spero aita" évoque le Lamento de l'arianna monteverdienne, et place l'ensemble des œuvres choisies sous le signe d'amours ardentes – profanes et sacrées, ou déguisées en sacré, l'époque adore ces ambiguités -, que parfois contrepointe une mélancolie discrète, et que souvent mine la hardiesse chromatique la plus précieuse. En fait, tout l'attirail de la rhétorique poétique et musicale joue son jeu complexe, sinueux, elliptique: Stradella fait merveille dans ces noces de l'action amoureuse et de la dramaturgie langagière, en organisant par exemple un délicieux "Dialogue de deux amantes, la fidèle et l'infidèle" qui dut lui causer autant de bonheur qu'à ses auditeurs de par delà le Styx. Imitations, systèmes d'écho, figuralisme à partir de l'observation naturelle, plaintes de la solitude (parfois un petit écho instrumental d'autre côté des Alpes chez un jeune Marin Marais…), pathétique renforcé par clin d'œil: Franck-Emmanuel Comte et ses solistes vocaux (Caroline Pelon, Stéphanie Revidat, Benoît Arnould) s'engagent et subtilisent très heureusement dans ce répertoire à explorer.
DIGITAL / distrib. HARMONIA MUNDI HM 90

Domenico Scarlatti, 18 sonates / Aline Zylberajch, piano-forte
La querelle a été vive entre partisans de Scarlatti-clavecin et ceux de Domenico-piano. Ces derniers ont, entre autres, un vieux disque fétiche, celui de Vladimir Horowitz. Les "anciens" ont avec eux l'évidence chronologique…mais un peu moins dominatrice quand on va voir du côté de l'organologie historique, et c'est ce que vient nous rappeler un très beau disque du label Ambronay (comportant une notice très fouillée dans cette direction, et vous laissant – par défaut- totalement libre de commentaire esthétique, à vous de jouer). Le facteur italien avait réalisé 5 piano-forte pour Marie Barbara Braganza, princesse portugaise qui devait ensuite monter sur le trône espagnol, et au service de qui était Scarlatti. CQFD pour la légitimité du piano-forte pour (re)penser musicalement l'immense corpus des 555 sonates. Aline Zylberajch la claveciniste fait ici une démonstration tantôt éblouissante, tantôt encore plus précieusement ombrée, de ce qui nous peut nous passionner du côté de l'instrument "d'avant le piano-piano". Car c'est la mélancolie, ce "calme (verlainien) dans le demi-jour", cette fragilité hésitante qui marquent  le génie scarlattien, et qu'on retrouve si bien suggérés, donc insinués jusqu'à hanter notre mémoire immédiate de ces sonates d'avant le plan-sonate. Dans les 18 numéros du catalogue Kirkpatrick (K.), sont particulièrement saisissantes la 481 au timbre feutré, la 282 aux hésitations harmoniques, la déploration paradoxalement sans tristesse de la 308, la 32, langoureuse aux arpèges, la 144, boîte à musique entêtante, le doux mystère scruté sans hâte de la 291 qui clôt le disque. Le jeu de question-réponse timide (K.391) comble aussi parfaitement que l'interrogation hasardée (490) ou l'étrangeté du chromatisme obstiné qui s'obstine en sillon fermé (216). Oui, un enregistrement de nature poétique…
Ambronay AMY002 distr. Harmonia Mundi

Brahms, Variations pour piano op.9, 21 et 24 / Irakly Avaliani
Si on dit: Variations Haendel, on se réfère tout de suite à une pièce majestueusement architecturée, illustrant la maîtrise brahmsienne de l'espace, et de surcroît  un jalon de l'histoire pianistique, devenu un classique du parcours en récital. Mais "sur un thème original"?
(op. 21/1) C'est là que le travail d'une intégrale pianistique brahmsienne, ici en sa 1ère étape accomplie par Irakly Avaliani, ouvre des horizons passionnants. Son auteur, qui voulait convaincre les éditeurs, prétendait qu'il s'agissait de "pièces pas très difficiles". Mais pour les intimes, Brahms les qualifiait de "variations philosophiques": bien plus véridique dès l'énoncé du thème ample et riche, puis en parcourant les moments de ce qui ne sacrifie en rien au système virtuose et formaliste souvent lié au "Thème et variations". La référence philosophique (on ajouterait volontiers: allemande) se justifie pleinement à l'écoute de ce que Brahms instaure de dialectique dans sa démarche sérieuse, concentrée, si éloignée d'un temps décoratif. L'interrogation en profondeur est constamment présente, le poids  des grappes d'accords fait progresser, les échos en force semblent illustration d'un héroïsme de l'esprit qui pose, parfois angoissé, les questions notées par Brahms lui-même: "D'où? Pourquoi? Où?" Avec l'op.9, sur un thème de Schumann, écrites en 1853 alors que le mari de Clara commence à naufrager entre hallucinations et obsessions, on va d'un avenir crypté qui gouverne ces pages de plainte solitaire, en hommages au sublime de Schumann: tantôt présent comme s'il avait signé cet op.9, tantôt dans le crépuscule, le tâtonnement et l'équivoque du"demi-jou" où il aimait à se complaire, tantôt déjà complètement Brahms, affranchi par les épreuves initiatiques. I.Avaliani joue ces pages moins connues avec une densité sonore, une ampleur interrogatrice, une disponibilité à la souffrance devenant beauté, très impressionnantes. Bien sûr, parvenu à l'équilibre des Variations Haendel, il ne démérite en rien, mais on sent que cela est l'aboutissement d'un voyage, et c'est d'autant plus saisissant. Dans ce 1er volume, le pianiste ajoute un contrepoint sous la forme d'un journal de bord pendant l'étude des œuvres. Combien a-t-il tort de s'excuser par une formule courtoise:"il ne faut pas ennuyer les mélomanes qui savent déjà le reste". Mais non, cher pianiste, les mélomanes ont toujours à apprendre par un programme ou une présentation de concert et de disque, et c'est eux qui vous sont reconnaissants de les laisser vous accompagner dans votre découverte! Continuez cela aussi!
Intégrale classic / collection Sonogramme / INSO 221333

Capitolo Novo, Œuvres a capella de 8 compositeurs contemporains / Les Cris de Paris (dir. Geoffroy Jourdain)
Quoi de plus formaliste et daté que le sonnet, vieille machinerie poétique capable du meilleur, évidemment, et du pis ou au moins de l'inutile? A la fin du XXème, contrainte salutaire, peut-être ?
C'est ce qu'a pensé l'inventif Cris de Paris, poussant 8 compositeurs trentenaires (du domaine français) à prendre leur temps pour ciseler l'adéquation de leur pensée musicale à un ou plusieurs sonnets, choisis du XVIe au XXe, et à la délicieusement persistante question: au commencement, est-ce le Verbe ou le Son, e prima la musica malgré tout? Les œuvres, qui ne cèdent jamais à la tentation du remplissage et n'abandonnent pas la ligne de crête où s'inscrivent les sonnets inspirateurs, sont passionnantes, révélatrices de personnalité. Alain Berlaud choisit "l'action violente" d'un texte politique italien, David Colosio la gouaille oulipienne d'un Queneau féru de combinatoire, Jérôme Combier se confie à l'étagement lyrique de Guy Goffette, Denis Chevallier insinue ses affects éclectiques entre les lignes d'un sonnet de Pétrarque, Vincent Manach cherche dans Rilke la maîtrise des paradoxes du Temps. S'il faut avouer des attachements plus nets, on dira combien, également dans l'ombre de Rilke, Marie-José Sanchez nous émeut, "nous les sans-trève" par sa traversée de la durée, tout comme Caroline Marçot l'accomplit au cœur et au corps d'un sonnet amoureux écrit par Louise Labé en italien et redistribué par les voix dans "l'égarement, la fureur et l'épuisement". Les deux œuvres de Julien Copeaux (en ouverture et coda du disque) ont leur propre surcharge émotionnelle, puisque nous écoutons la voix de ce trentenaire passé il y a deux ans sur la rive sans vie du Styx. Mais ce "Pour Procuste"initial, de valeur métaphorique dans l'écriture (le brigand antique tranchait tout ce qui était de trop…), et ce "Capitolo Novo" terminal (qui donne son titre au disque), rattaché à la figure de la Béatrice follement absente-aimée de Dante, la beauté compositionnelle étonne, saisit et ne s'efface plus. L'expérience d'ensemble du parcours – à accomplir dans le calme de l'invasion poétique – est aidée par un remarquable livret (bilingue des poésies, auto-commentaire sans jargon des musiciens) et bien sûr par la beauté d'une interprétation empreinte de science mais sans détachement qui se voudrait branché. Hors de tout tapage médiatique,  un des grands disques consacré aux compositeurs d'aujourd'hui et de demain.

L'Empreinte digitale / Nocturne ( www.nocturne.fr )