Camouflages
Ni vu ni connu

Par Odile Blanc

Le titre de l'exposition proposée par le Museum est polymorphe, à l'image de son objet à bien des égards insaisissable.
Le terme camouflage fait naître immédiatement à l'esprit des images d'hommes embusqués dans des paysages hostiles, verts et bruns mêlés dans d'inextricables futaies, et des animaux divers et variés tellement en phase avec leur environnement qu'ils en épousent l'apparence d'une façon parfois époustouflante. Stratégie militaire et mimétisme animal, tels sont en effet les deux pôles qui accueillent le visiteur. A sa gauche, dans les trouées d'un décor "cam", comme dirait le lieutenant-colonel Gilles Aubagnac du Musée de l'artillerie de Draguignan, une enfilade d'insectes, poissons, oiseaux et papillons dont les plumages ou carapaces sont des exemples d'imitation tous plus hallucinants les uns que les autres, sortes d'innombrables photocopies qui trafiquent la nature. Dingue, la nature. A sa droite, des exposés didactiques sur l'invention de la dissimulation dans les techniques militaires, apparue pendant la première guerre mondiale: les uniformes rutilants disparaissent dans le sang des tranchées et cèdent la place à des tenues de terre et de boue, avant les tenues tachetées bien connues de nos jours et même entrées en mode.

Ici une pause, si l'on ose dire, rend hommage à André Mare, peintre et décorateur affilié au mouvement cubiste et devenu théoricien et formateur des armées. La section de camouflage acquiert une place accrue auprès des stratèges tout autant qu'elle modifie la pratique artistique de ces peintres. On eût aimé en savoir plus, mais ce n'est pas le sujet de l'exposition – de sorte que cette incise n'apparaît que dans sa valeur documentaire, historique. Le camouflage, fil rouge de l'exposition mais bien plutôt prélude, amène au fond de l'affaire : il s'agit de voir sans être vu, d'où le titre générique de l'exposition et les termes développés au fil du parcours: disparaître dans son environnement, tendre à l'invisibilité, apparaître sous une autre forme, inventer d'autres formes de paraître, modifier les apparences.
Association d'idées qui vaut quelques surprises. Celle d'abord, de se trouver nez à nez avec le portrait de Marguerite de Ravalet, dont le généreux décolleté fut un temps voilé: la censure comme mode de camouflage? Voire. Celle, ensuite, d'un rappel sur l'usage du corps des femmes dans la publicité, avec la "révolution" Myriam (j'enlève le haut / j'enlève le bas, message familier aux quadragénaires d'aujourd'hui) qui inaugura une décennie de femmes objets dans ces médias. Quel lien tisser entre la valeur marchande de ce nu et la pratique du camouflage?

On glisse alors vers d'innombrables parures et vêtements qui présentent différentes formes de corps socialisés comme tout autant de jeux de rôles. De la coiffe bressane à  celle des Indiens des plaines, de la ceinture cache-sexe brésilienne en plumes et perles ou de l'étui pénien au corset ou au soutif "push up" d'une dernière collection de lingerie, les manières d'orner et de présenter l'humaine nature au regard de l'autre sont en effet légion. Il s'agit toujours de masquer, de retrancher, d'ajouter, bref de modifier la morphologie. Si la modification des apparences est au cœur du principe de camouflage, elle n'en donne pas la raison. Il semble qu'on ait plutôt affaire, dans ce cas, au marquage social du corps qui travaille sans cesse la morphologie (réservoir inépuisable de toutes les modes) davantage qu'elle ne la masque au sens strict du terme. En ce sens, il y a quelque abus à considérer toute modification des apparences comme relevant d'un principe de camouflage. N'est-ce pas confondre la cause et l'effet? De même, la pertinence de présenter ensemble une burqha, un tablier d'écolier et une robe de juge comme autant de manières d'effacer l'identité demande quelques explications.

Ni vu ni connu, c'est littéralement "sans que personne s'aperçoive de quoi que ce soit", c'est paraître incognito, sans révéler son identité, usant même d'un faux nom, en secret. Il y a une dimension dialectique dans le camouflage qui n'apparaît qu'à l'étage, avec le thème de l'invisibilité, de l'intimité et des méandres du subconscient. Secret qui vole en éclat avec l'engouement pour les journaux de paparazzi et les émissions de télé réalité, dont seule suinte l'affligeante nullité: que camoufle cette transparence revendiquée? On quitte ces désolés du Loft avec soulagement mais aussi avec une certaine perplexité. La division de l'exposition en six parties ne nuit pas au propos, mais on perd parfois ce dernier de vue. Et l'on se souvient que si le camouflage entre dans le vocabulaire militaire pendant la première guerre mondiale, il existe déjà, depuis 1887, dans celui du théâtre, où il désigne tout ce qui concerne la transformation d'un acteur en vue de l'interprétation d'un rôle, soit le costume, le maquillage, si l'on veut le déguisement. Aspect qui n'est guère abordé, en tant que tel, dans ce parcours foisonnant. Qui trop embrasse…?

Ni vu ni connu. Paraître, disparaître, apparaître
Jusqu'au 02 juillet 2006 au Muséum / Lyon : http://www.museum-lyon.org
(1) Vue de l'exposition "Ni vu, ni connu" © Photo Benoît Lapray
(2) Tireur haute précision au Kosovo © Adjudant-chef Fabrice Chesneau / SIRPA Terre