Sur les traces de Vienne (5)

Par Christian Soleil

Lundi 13 juin 2005.
Hier soir, juste avant le dîner, promenade sur les bords du Danube. Pris le métro de Nestroyplatz, en face de mon hôtel, jusqu'à Vorgartenstrasse. Traversé Mexikoplatz et ses terrasses couvertes de parasols. Le ciel était parfaitement dégagé, d'un bleu aussi pur que la voix de la Callas. Marché entre les arbres qui bordent la monumentale église St François d'Assise, un bâtiment qui évoque plutôt une collégiale, avec sa forme en croix, son clocher et ses tours massives qui marquent l'entrée. Suivi la passerelle accrochée au Reichsbrücke, le Pont-Impérial, qui surplombe les eaux impétueuses et puissantes du Danube. Il s'y pratique toutes sortes de navigations : péniches, barges, chalands et bateaux-mouches descendent vers la Hongrie jusqu'à Budapest ou débarquent à l'immense port fluvial de Vienne, plus en aval, qui comprend les ports céréaliers d'Albern, de marchandises de Freudenau et pétrolier de la Lobau.

Le soleil déclinant nimbait le béton, les quais et les eaux du fleuve d'une invraisemblable couleur orangée, comme dans un tableau de Schiele. Mais il n'y avait là que douceur de vivre grâce à la lumière improbable et à la brise légère qui enveloppait mon corps de sa fraîcheur bienfaisante. J'ai marché le long du quai. Les navires à l'encre battaient pavillon allemand ou autrichien : des bateaux de croisières pour retraités à l'aise. Sur le chemin du retour, je croisai les dizaines de cars qui ramenaient des vieilles gens à bon port. Fin d'une excursion d'une journée dans Vienne remise à neuf. Certains arrivaient à peine à marcher, mais ils prenaient des photos les uns des autres. Pour quelle impossible mémoire ? Je pris quelques photos de la lumière, du soleil, des reflets dans l'eau, toutes choses éphémères. De l'autre côté du fleuve, UNO-City resplendit de la réverbération de la lumière par ses tours de béton et de verre. C'est le quartier le plus moderne de Vienne, qui me fait immédiatement penser aux zones de Yokohama gagnées sur la mer. Construite dans les années 1973-1979, la cité des Nations unies (UNO-City) dresse ses tours de bureaux paraboliques au milieu de l'île cernée pat le Nouveau et le Vieux Danube. Ouvert en 1987, l'Austria Center Vienna, voisin de la cité de l'ONU, compte quatorze salles pouvant recevoir de cinquante à plus de quatre mille personnes. Outre les conférences et les séminaires, on y organise expositions, galas, spectacles et concerts. Ce centre a sa propre radio, des restaurants, des banques, des agences de voyages et une poste.
Contrairement à ce qu'on imagine, le Danube ne baigne pas les murs de Vienne. Il a toujours formé ic un vaste delta intérieur, dont les bras morts sont semés d'îles ou d'îlots. Au-delà du fleuve, le Reichsbrücke enjambe la grande île du Danube, Donauinsel, qui s'étire tout en longueur sur 21 km entre le Danube et le Nouveau Danube. Cette bande de terre bordée de 42 km de plages est consacrée aux sports nautiques (voile, canotage, natation) et terrestres (football, cyclisme, patinage à roulettes).

Revenu de l'autre côté du Danube, je me mêlai à une fête mexicaine dans le parc qui jouxte l'église Saint-François d'Assise. Des groupes de jeunes musiciens inexpérimentés se succédaient sur un podium, la bière coulait à flots et ses relents empestaient dans les bosquets, il régnait l'ambiance lourde des fêtes qui servent de dérivatif à une violence rentrée. Je m'éloignai par une allée qui aboutissait à une partie paisible de Mexikoplatz, m'attablai à la terrasse d'un glacier, la Gelateria della Venezia, et commandai un Coca. La serveuse, visiblement d'origine mexicaine comme une grande partie de la population du quartier, n'avait pas tout à fait la tête à faire la fête, ni même à faire serveuse. Je sirotai rapidement le breuvage qu'elle m'apporta, payai ma consommation et ne pris pas le temps d'attendre une monnaie que, de toute façon, elle n'aurait pas la tête à me rendre.
Dîner dans un restaurant autrichien typique, le ¾ Takt, dans Praterstrasse, dans la maison où Johann Strauss vécut et composa, dit la légende, le célèbre air Le Beau Danube bleu. Une hausteller composée de jambon pané, de médaillon de porc et de poitrine de poulet, le tout accompagné de crudités et de frites. Pas trop léger mais frais, arrosé d'une bière pression et pour finir d'un Apfelkorn de la région : redoutable !

Ce matin, visite de la maison de Sigmund Freud (1856-1939). Très émouvant. L'Alsergrund, le IXe arrondissement de Vienne, où vécut le père de la psychanalyse, a été chanté par l'un des plus grands écrivains de l'Autriche, Heimito von Doderer. "Je longeais le Graben, cette belle rue de Vienne dans laquelle les vitrines des boutiques les plus ravissantes devisent de mille jolies choses. L'air me semblait doux et crémeux, comme de  frais flocons savonneux, vraiment odorant, et contenant encore de grands blocs entiers de fraîcheur. Le  vaste drapeau bleu du ciel ne rabattait encore aucune chaleur sur l'asphalte, seuls quelques rubans de tiédeur doucement agités vous effleuraient le front, les joues et les mains."
L'immeuble du n° 19 Berggasse est une construction cossue. Freud en occupait deux étages. C'est là qu'il pratiqua la psychanalyse de 1891 à 1938. Il dut alors fuir le régime nazi, qui lui était hostile, et gagner Londres où il mourut l'année suivante. Le parcours de la visite permet de retracer un portrait affectif de l'homme. Son cabinet a été reconstitué à l'identique. Certains de ses objets personnels y sont exposés, dont ses fameuses statuettes antiques, un nécessaire de voyage, ses lunettes, un stylo-encre, un miroir, des tableaux et des diplômes... Mais le divan est une réplique puisque l'original est exposé au muée Freud à Londres.

Je sors ma carte de Vienne pour me repérer et trouve rapidement le chemin du Palais Liechtenstein. Au nord du Josephinum et au coeur de l'Alsergrund, il s'élève au milieu d'un grand jardin. Ce palais baroque est l'une des deux résidences que les princes du Liechtenstein se firent construire à Vienne à la fin du XVIIe siècle. Doté d'une façade majestueuse, le palais d'été s'ouvre largement sur le jardin. A l'intérieur, la salle d'apparat possède un plafond décoré de fresques dues à Andrea Pozzo. D'autres artistes baroques ont également travaillé à la décoration du palais : Giovanni Giulani et Johann Michael Rottmayr pour la sculpture, Antonia Belucci et Santino Bussi pour la peinture.
Le musée Liechtenstein, qui occupe ce magnifique bâtiment, a été ouvert en 2004. Il présente des trésors artistiques exceptionnels, appartenant aux collection princières et restés inaccessibles pendant un demi-siècle. Peintures, sculptures, objets d'art et mobilier composent un nouvel univers baroque qui recrée l'ambiance originelle du palais tout en illustrant quatre siècles d'art européen.
En sortant, impression d'un profusion de chefs-d'oeuvre et de beautés. Je prends un brunch au café situé dans le parc. La terrasse est protégée d'un immense vélum blanc qui arrête les rayons du soleil. Je savoure la douceur extrême du temps, étonné des contrastes climatiques de Vienne, entre la température presque automnale des premiers jours et la canicule qui règne aujourd'hui.

Après digestion, en repensant à la visite du musée Liechtenstein, je retiens surtout la qualité d'une Madone à l'enfant avec le jeune Saint-Jean de Bernardino Luini (1480-1532) : le sujet est traité à la manière de l'Italie du nord. Luini utilise la technique du sfumato dans laquelle Léonard de Vinci était passé maître. Elle permet au peintre d'obtenir des transitions douces et fluides entre les différents niveaux de couleurs.
Je marche un moment au hasard des rues du quartier jusqu'à tomber en arrêt devant l'église des Frères-Mineurs, Minoritenkirche, du nom de l'ordre fondé par Saint-François d'Assise (1182-1226). Le monastère en a été détruit au début du XXe siècle pour faire place aux archives. Flanquée d'un clocheton, la façade triangulaire est dotée d'un grand portail orné d'une belle sculpture gothique : La Crucifixion, oeuvre d'un franciscain, frère Jacques de Paris. A l'arrière de l'église, plusieurs absides ont été construites et se regroupent autour d'une haute tour octogonale, étroite comme une cheminée.

La principale curiosité de l'église est une mosaïque formée de douze grands blocs reproduisant La Cène de Léonard de Vinci, qui se trouve à Milan. Elle a été exécutée par Raffaelli, à la demande de Napoléon Ier, qui voulait rapporter l'original au Louvre et le remplacer par cette copie à Milan. Sa chute l'empêcha de réaliser son projet. Quant à la mosaïque, elle fut achetée par l'Autriche, qui la transféra dans cette église au milieu du XIXe siècle. L'église abrite aussi un bas-relief de Rosselino, La Vierge, datant du XVe siècle.
Je gagne ensuite à deux pas le Stadtpalais Liechtenstein, à quelques mètres du Volksgarten et du Burgtheater. C'est l'un des palais que les princes du Liechtenstein se firent élever à Vienne. Celui-ci est un palais d'hiver construit, entre 1694 et 1706, comme le palais d'été Liechtenstein, sur le modèle des palais baroques italiens par Domenico Martinelli (1650-1718). Il est doté d'une magnifique façade ornée de pilastres et de statues. La visite à l'intérieur se limite à un immense escalier qui monte sur trois étages, récemment rénové, et sur le cours duquel on peur admirer des splendeurs baroques multiples : statues dans des niches, angelots à foison, perspectives élégantes, visions de façades à la régularité de métronome à travers les fenêtres croisées, le tout porté sur un concerto de Vivaldi que diffusent en sourdine de discrètes enceintes. Un moment de paix et de bonheur célestes, vécu dans la solitude de ce grand palais que personne ne songe à visiter, et où j'ai évolué sans croiser la moindre âme qui vive.