Sur les traces de Vienne (6)

Par Christian Soleil

Lundi 13 juin 2005.(suite)
Je reprends le métro jusqu'à l'Albertina où je souhaite acheter une monographie d'Anton Kolig, l'un des peintres de l'Art nouveau dont la notoriété, si elle est proche de celle de Klimt ou de Schiele à Vienne, ne parvient pas à dépasser les frontières de l'Autriche. Ses dessins surtout sont remarquables par leur spontanéité et leur vivacité. Les corps d'adolescents qu'il a dessinés semblent toujours en mouvement, quand bien même ils sont immobiles et posent sur ses conseils. Le trait de Kolig traduit la vie intérieure de ses modèles, il leur donne une intelligence qui dépasse largement la simple représentation des corps qui semble de prime abord son sujet.
Dans le quartier de l'Albertina, je m'arrête devant la vitrine de la Galerie Bei der Albertina, la boutique d'un marchand d'art, qui propose à la vente des dessins originaux de Klimt, de Schiele, et justement d'Anton Kolig. Je craque pour un Sitzender Männerakt , que j'emporte sous le bras, minutieusement emballé.
15h00. Visite de la Kaisergruft, la crypte de l'empereur, dans les sous-sols de Kapuzinerkirche, l'église des Capucins, sur Neuer Markt, à deux pas de l'Albertina. Des enfilades de sarcophages baroques au fil des galeries voûtées. Eclairage théâtral. Sculptures effrayantes et morbides : squelettes déployant d'affreux rictus, visages de jeunes femmes voilées pour symboliser la mort, compositions compliquées comme le plus kitsch des gâteaux d'anniversaire. C'est la mort admirée, la mort déifiée, la mort mise en scène pour mieux se donner l'illusion de sa maîtrise. Dans l'une des dernières salles, les sarcophages de Sissi, de l'empereur François-Joseph et de Rodolphe, le prince qui s'est tapé Catherine Deneuve à Mayerling avant de s'envoyer en l'air une bonne fois pour toutes. Je m'étonne des profusions de gerbes et de bouquets de fleurs fraîches qui jonchent le sol et les couvercles pompeux de ces boîtes impériales : l'admiration des Autrichiens pour ce kaiser éclairé et sa famille, héros d'une tragédie grecque invraisemblable, reste intacte si j'en juge par les remarques entendues ici ou là, comme par ce témoignage évident de leur enthousiasme.

Quand je sors de la crypte, je cligne des yeux sous le soleil qui me tombe dessus comme une boule de feu. Il me reste un peu de temps pour visiter les catacombes des Michaelerkirche. Je me pointe dans l'église en face de la Hofburg. Une pancarte indique que les visiteurs doivent se retrouver à 16h00 devant la caisse de l'église, à côté de la boutique intérieure qui vend des cartes postales. Un jeune étudiant autrichien qui semble sorti tout droit d'un film de Léni Riefenstahl, blondeur éclatante qui en d'autres temps aurait paru suspecte, m'accueille avec un sourire sportif. Je lui règle la modique somme qui donne droit à la visite guidée des catacombes. Nous attendons ensemble une dizaine de minutes un hypothétique client complémentaire qui, j'imagine, lui permettrait de gagner sa vie plus honorablement. Pas de chance pour lui : personne ne vient. Que voulez-vous, ma brave dame, l'os ne fait plus recette de nos jours, les vraies valeurs se perdent ! Rainer, c'est le prénom du jeune homme, est étudiant en histoire à l'université de Vienne, et il arrondit les fins de mois en jouant les guides pour touristes. Nous échangeons quelques mots sur la méconnaissance encore immense que nos pays respectifs ont l'un à l'égard de l'autre, nos compatriotes préférant s'en tenir aux stéréotypes les plus éculés pour appréhender la culture de leurs partenaires européens en général.
A seize heures tapantes, je le suis jusqu'à la nef au fond de laquelle une lourde porte en bois permet d'accéder à un escalier abrupt et aux marches irrégulières. Le jeune homme me précède dans un couloir très bas de plafond. "Attention de ne pas vous heurter la tête", me met-il en garde. Après avoir descendu une dizaine de marches, nous aboutissons à une galerie d'une trentaine de mètres, coupée aux deux-tiers par une autre galerie plongée dans la pénombre, l'ensemble dessinant une croix selon la tradition chrétienne. Quelques pauvres ampoules éclairent la zone où nous nous trouvons. A droite, à gauche, devant nous et au fond de la galerie, ce ne sont que cercueils séculaires, noirâtres et poussiéreux. Seul l'un d'entre eux semble flambant neuf, l'un des premiers près de l'entrée. Il est juché sur un autre, sans âge celui-ci, et porte une plaque indiquant son nom et ses dates de naissance et de mort : il s'agit du poète italien Métastase.

Les cercueils sont posés à même le sol. Certains couvercles s'affaissent. D'autres se sont brisés, laissant apparaître, émergeant de l'ombre, quelques ossements, un crâne ou le visage épouvanté d'une momie qui ne semble pas comprendre ce qu'elle fait là. Aux murs sont accrochés ou, selon les cas, posés sur des rayons, des crânes astucieusement mis en scène sur des os croisés. En avançant à la suite de Rainer, qui braque une lampe plus puissante sur le sol pour guider nos pas, je découvre bientôt des cercueils éventrés, d'où les corps parfois émergent. Ici, un bras. Là, une jambe. Bientôt, un torse décharné et sec comme un arbre en novembre. Certains cercueils grand ouverts dévoilent intégralement des momies qui furent des hommes et des femmes, avec un métier, des partenaires, des enfants, des soucis, des passions, il y a combien de temps déjà ?. La plupart ont la bouche ouverte, certaines dans un cri auprès duquel celui de Munch paraîtrait un rire d'enfant.. De quelle horreur veulent-elles témoigner ? Les bras sont parfois posés le long du corps, ou bien repliés sur la poitrine comme dans un geste de protection. Nous marchons à grand-peine, Rainer et moi, sur le sol inégal et chaotique. A peine la place pour poser nos pieds entre les planches disjointes, la poussière des corps et les os épars qui traînent ici et là. Pourtant, comme me l'explique mon guide, que je n'écoute que d'une oreille, à certaines périodes de l'histoire, quand on manquait de place, on a sorti les restes des cercueils et l'on a entreposé les os par catégories. Il braque alors sa lampe sur des murs successifs de tibias, de fémurs, de bassins et de crânes. Sur des mètres et des mètres. Retour brutal au sol : "Là, c'est une femme d'une trentaine d'années, les expertises sont formelles." Je regarde l'emplacement des yeux. La tête est légèrement inclinée sur le côté, les bras crispés sur  l'estomac comme pour retenir la mort qui vient, les dents impeccables et d'une blancheur qui contraste avec le teint charbonneux. La chevelure est encore visible, et les vêtements, et mêmes les chaussures de cuir qu'elle ne quittera jamais. Plus loin, autre cercueil : le linceul percé au niveau de la tête laisse apparaître une expression d'effroi à faire froid dans le dos. Encore plus loin : "Là aussi, c'est une femme. Regardez les chaussures." Effectivement, elles ont dû être élégantes, avec leurs petits noeuds de tissu sur le dessus. Mais la tête, fortement inclinée sur la poitrine, semble accepter la défaite.
"Les familles qui se faisaient enterrer ici étaient celles qui avaient de l'argent, précise Rainer. En fait, il faut distinguer les différentes zones. Elles indiquaient le niveau social des morts et de leurs familles. Plus on pouvait payer cher, et mieux on était situé. Les meilleures places étaient bien sûr celles situées plus près du niveau de l'autel, c'est-à-dire plus près de Dieu. Enfin, pour ceux qui y croyaient, et qui pensaient y parvenir avec leur argent. Ce fut longtemps un bon moyen pour l'église de se faire du fric. Ici, nous sommes juste à la hauteur des premiers bancs de l'église."

Mon guide me montre une branche de la galerie transversale, puis m'entraîne, sa lampe à la main, dans une zone particulièrement sombre par une ouverture sur le côté. Il n'y a pas d'autre éclairage. Nous suivons un couloir tellement bas que nous devons marcher courbés, lui plus que moi étant donné sa taille athlétique. A droite et à gauche, dans des ouvertures, il me montre des caveaux de familles. Les cercueils s'empilent les uns sur les autres. Parfois, et cela devient de plus en plus vrai à mesure que nous approchons de l'hôtel, on trouve aussi des sarcophages aux décorations riches et lourdes. Mais la plupart sont si anciens qu'il sont affaissés. "Certains ont été pillés à différentes périodes de l'histoire, précise Rainer. Dans celui-ci, vous voyez, on a arraché les doigts et la tête pour prendre des bijoux, très probablement." Je détourne le regard, un brin dégoûté. Puis il pointe le faisceau de sa lampe sur un autre tombeau. "Là, vous avez une des familles les plus influentes de l'époque. Des proches des Habsbourg." Il me raconte en détail qui était qui, qui vécut avec qui, jusqu'aux anecdotes très "people" dont j'ignore si elles sont véridiques, mais Rainer adopte le ton qu'il faut pour qu'elles soient vraisemblables. "A un moment, il  avait eu trop de morts dans la famille, alors ils ne savaient plus quoi faire des cercueils. Ils les ont ouverts pour faire de la place, ils ont brûlé les planches, et ils ont regroupé tous les ossements dans un grand sac. Vous voyez, là, dans le coin.
Rainer me demande si la visite m'a intéressé. J'acquiesce. Il sourit. Je sors dans le soleil de Vienne, heureux d'être encore en vie.

Un dernier verre au Café Central, entre le colonnes de marbre, avec un piano qui joue des standards de variétés internationales. Mon regard se pose tour à tour sur les banquettes en tissu rouge, les somptueux et élégants éclairages suspendus, le plafond à ogives, la décoration couleurs crème, bordeaux et vert du meilleur chic. J'avale d'une seule gorgée un grand verre de Coca glacé. Il fait une chaleur lourde. Je songe au départ. Je ne quitterai pas Vienne sans un pincement au coeur. Ce n'est pas une de mes villes favorites, loin de là, mais elle recèle, sous le soleil, des charmes incontestables. Le Ring, boulevard périphérique qui fait le tour de la vieille ville, traverse les beaux quartiers aux façades majestueuses et aux monuments incontournables : le Volkstheater, le Staatsoper, le magnifique hôtel de ville... Ses arbres centenaires assurent une protection et une fraîcheur au promeneur qui flâne entre les boutiques de mode, celles des antiquaires, des bouquinistes, et les grands magasins de luxe. Il témoigne de l'ambiguïté de Vienne, d'une part faste et grandeur, d'autre part légèreté de l'instant qui passe et ne reviendra pas. Quelque part entre l'éternité et l'éphémère dans un repli du grand drap plié qu'est le temps, Vienne garde sa place, fragile et forte à la fois. Un peu comme cette femme qui écrit avec la voix de Barbara sur une musique de William Scheller :
Si je t'écris ce soir de Vienne,
J'aimerais bien que tu comprennes
Que j'ai choisi l'absence
Comme dernière change
Notre ciel devenait si lourd...

Pour retrouver le début de la chronique : voir les N°79 et 80 en archives.