Critique de concert (1)
Radu Lupu joue Mozart

par Dominique Dubreuil

Le pianiste roumain, au sommet de son art, semble ne délivrer, sans emphase, que de limpides énoncés, mais combien d'années – du calendrier, et surtout du temps vécu – faut-il à un interprète pour creuser en les diaprant si naturellement le son et le discours musical, une mélodie, voire une cellule fondatrice de toute l'œuvre? 
Présent-absent quand il arrive en scène, Radu Lupu n'est bientôt plus comme Gregory Sokolov, venu d'ailleurs et y repartant; au contraire: d'une assise très enfoncée dans la chaise, certes loin du clavier mais prêt à fondre sur lui, et d'un regard très attentif sur l'orchestre. La main gauche accompagnera certains départs, en un commentaire gestuel au cœur de l'action qui d'ailleurs ne neutralise en rien le chef. Lawrence Foster, tout déférent qu'il se montre, n'en affirme pas moins sa personnalité, dès le grondement assourdi –tellement dans l'esprit du 20e concerto – qui ouvre à l'orchestre ce mouvement tragique; en 2nde partie du concert, sa conception très "forêt germanique" de la 2e de Brahms s'affirmera sans retenue.

D'ailleurs Radu Lupu se fait humble desservant de l'aventure terrible du concerto, de l'emmurement auquel tout exécutant insoucieux de son ego, et donc honnête, sait qu'il doit ici se soumettre, par épreuve initiatique. Il garde en lui – ne les déchaînant que rarement, comme à regret et en toute réserve – la puissance et la gloire qui sont le ressort dialectique du ré mineur, ce lieu où l'on s'affronte aux falaises et aux décrets du destin: mais alors – est-il ces Puissances même? ou le héros donnant réponse à leurs questions? -, c'est la foudre, ou l'aigle sautant sur sa proie.

Il ne cède pas davantage aux facilités d'antithèse que semblerait favoriser la  romanza, ici prise dans un tempo presque allant mais qui devient berceuse insidieuse aux approches de la tempête ensuite surgie en son centre, troublant intermède inversant la structure en "œil du cyclone" mais où l'on bascule sans gestique théâtralisante, sans hiatus, et qui en devient d'autant plus mystérieux. On en repartira identiquement vers la berceuse, presque sauvé de la menace pourtant toujours suspendue. Qu'il faut de simplicité, d'intelligence profonde oublieuse de plaire  et de briller, pour faire d'une telle démarche évidence aveuglante! Si l'âme existe, la voici bien qui effleure les touches du clavier et vient à affleurer, comme si elle avait été en arrière du corps et sa prisonnière, ainsi que le rêve latent dans tout sommeil et près de consentir à révéler ses merveilles.
Le bis consenti à chacun des deux concerts, loin de toute vanité démonstratrice, approfondit en douceur la conception mozartienne; dans le mouvement lent de la sonate K.330 et plus encore dans la Fantaisie (K.397, en structure analogue à la romanza du concerto), le pianiste est en recherche à travers des murmures, des trous de silence, des voix suppliantes qui remontent de l'enfance. Et comme dans les confidences musicales les plus empreintes de gravité intérieure, la solitude du cœur mis à nu vous saisit puis vous dépose désormais autre, sur l'autre rive.

(Auditorium, 15 et 17 décembre 2005)
Radu Lupu (Ph. : ©DR)