Critiques de concerts (2) par Dominique Dubreuil Haydn, Stabat Mater
Haydn pré-romantique? Post-baroque? Classic-in progress
? Au carrefour de tous les territoires fin XVIIIe, Josef est cela, tour à tour, intimement. Et dans la compréhension d'une œuvre aux mille actes divers, ce qui compte c'est l'évaluation de
leur portée au delà du geste de technicité qui les disperse dans l'espace intellectuel et affectif. En ce genre d'actes musicaux, on a déjà dit ici l'excellence et adéquation des Solistes Lyonnais que pilote d'une main
très attentive Bernard Tétu. Et même le paradoxe du lieu trop vaste que demeure l'Auditorium (fût-il réduit au parterre et au 1er balcon) cède devant l'intimité que
chanteurs et instrumentistes font renaître sous l'impulsion vigilante mais toute de tendresse élégante de leur mentor (une main pétrisseuse des sons, des
gestes d'envol pour oiseau migrateur… ). C'est aussi que Bernard Tétu sait analyser les composantes d'un texte stylistiquement éclectissime, et qu'il ne
garde pas pour lui les réflexions présentées au public sur un ton très cordial… Ce Stabat Mater, pour le réactiver en rapport pictural, est entre Bellini et
Tintoret, Greco et Rembrandt, passant des uns aux autres – de baroque en péri-romantisme, si on préfère - , et donne pourtant une sensation d'émotion
unique. Toutes les voix solistes ou en duo tiennent parfaitement leur(s) rôle(s), mais on retient particulièrement les timbres d'alto (Anaïk Morel, Thi Lien
Truong), de ténor (Adrian Brand), de baryton (Philippe Cantor) et de basse (Frédéric Caton) pour leur fervente concentration. Entre l'éclat du soleil
baroque terminal, les douceurs consolatrices interstitielles et les sauts de silence ou d'intervalles dramaturgiques, ce serait une belle occasion d'enregistrement pour cette œuvre moins connue… (11 décembre 2005 / Auditorium de Lyon) Marathon Beethoven Nous avions souligné par avance l'intérêt de cette démarche peu commune.
N'ayant pu suivre qu'une modeste partie des 42 kilomètres (ou 32 sonates et leur "accompagnement"XXe), nous confirmerons des impressions très favorables, parfois même enthousiastes devant les trois concerts écoutés.
Ouvert avec rare et belle rigueur de plan et de sonorité par Jacques Moreau dans l'op.111 (que prolongeait le chuchotement nocturne de Dallapiccola), continué par Pascal Jourdan
, classique et juvénile dans l'op.49/2 puis ample dans la Sonate de Dutilleux, le 1er concert s'achevait avec les variations de soi-même sur soi-même, une théâtralisation un peu bavarde qu'Eric Heidsieck
menait d'op.10/1 en 4 Eléments auto-proclamés. 2e concert : Denis Pascal, ardent et concentré pour l'op.31/1, et magnifique "révélateur"
de l'impressionnante Sonate 10 de Christopher Waltham; puis David Violi, en climat aussi pertinent pour l'op.14/1 que dans le recueillement des Yeux Clos de Takemitsu ("lisant" Odilon Redon), et avec
Jean-Claude Pennetier, le sommet atteint pour un op.101 tour à tour éblouissant et médité, tandis que les Préludes d'Ohana sont portés à l'incandescence par leur interprète fondateur.
Couronnement à quatre : au visage lyrique, généreux et parfois troublé de Pascale Berthelot (op.31/2), poétique dans Ferneyhough, répond la maîtrise énergique de Pierre Pontier
(op.90), étincelant dans des Incises où Boulez se laisse enfin aller à l'ivresse d'une "phrase" paradoxalement volubile. Puis Edson Elias impose sa personnalité d'exception dans un op.110 d'une
admirable structure (sculpture?) de pensée sonore, et le joyeux déchaînement d'une Toccata de Claudio Santoro. Et enfin vient…comment dire, la performance (peut-être) du si jeune Antoine de Grolée
, qui tient sans aucune faiblesse l'espace et le temps démesurés de l'op.106, après discret hommage à Luc Ferrari, et soulève à juste titre l'enthousiasme d'une salle tout
acquise à "ce jeune homme inondé des pleurs de la victoire", eût dit le poète des Chimères… Conclusion générale: que l'instigateur-concepteur de ce marathon, Géry Moutier
, continue avec ou sans référence olympique une expérience de si haute tenue, et se dirige, tiens pourquoi pas, vers Schubert, ou le piano de Schumann… (01, 02 et 03 décembre 2005, Salle Molière / Lyon). On n'oubliera pas non plus l'admirable climat de Triple Alliance et Entente germano-anglo-française dans le concert inter-conservatoires des Trois
Cités-sœurs (Francfort, Birmingham,Lyon): l'éternellement, le merveilleusement juvénile Rolf Reuter conduisait ces jeunes gens à travers Britten, Debussy et le Beethoven de la 7e
Symphonie comme s'il était de très peu, de si peu leur aîné, presque leur compagnon ouvrant la route à l'enthousiasme, à une gaieté de changer le monde qui donnait envie de plus
quitter la salle, la quotidienneté, la grisaille. Vive la vraie vie! (05 décembre 2005 / Auditorium de Lyon)Ph.: Bernard Tétu ©DR |